PRÉFACE AU LIVRE D’ANNE MORROW-LINDBERGH « LE VENT SE LÈVE »
Je me suis souvenu, à l’occasion de ce livre, des réflexions d’un ami sur l’admirable reportage d’un journaliste américain. « Ce journaliste, me disait-il, a eu le bon goût de noter, sans les commenter ni les romancer, des anecdotes de guerre recueillies de la bouche de commandants de sous-marins. Il s’est même souvent borné à reproduire des notes sèches de journaux de bord. Combien il a eu raison de se retrancher derrière cette matière, et de laisser en lui dormir l’écrivain, car, de ces témoignages secs, de ces documents bruts, se dégagent une poésie et un pathétique extraordinaires. Pourquoi les hommes sont-ils si sots qu’ils désirent toujours embellir la réalité, quand elle est si belle par elle-même ? Si un jour ces marins eux-mêmes écrivent, peut-être peineront-ils sur de mauvais romans ou de mauvais poèmes, ignorant quels trésors ils avaient en leur possession… »
Mais je ne suis pas de cet avis-là. Ces marins écriront peut-être de mauvais poèmes, mais c’est que les mêmes hommes eussent écrit des carnets de route sans intérêt. Car il n’est point de témoignage, mais des hommes qui témoignent. Il n’est point d’aventure, mais des aventuriers. Il n’est point de lecture directe du réel. Le réel, c’est le tas de briques qui peut prendre toutes les formes. Qu’importe si ce journaliste a rédigé son livre écrit en style télégraphique et n’a charrié que du concret, il est obligatoirement intervenu entre le réel et son expression. Il a choisi ses matériaux – car il n’a pas tout raconté – et leur a imposé un ordre. Son ordre. En imposant son ordre à cette matière brute, il a bâti son édifice.
Ce qui est vrai des faits concrets est vrai des mots. Je vous livre en vrac les mots : cour, pavé, bois et retentir. Faites-moi quelque chose de ça… Mais vous vous récusez. Ces mots-là n’ont pas la vertu d’émouvoir. Cependant Baudelaire, s’il use de cette matière verbale, vous montrera qu’il sait édifier une grande image :
« Le bois retentissant sur le pavé des cours… »
Avec ces mots cour, bois ou pavé, on frappe tout aussi bien au cœur qu’avec des automnes et des clairs de lune. Et je ne vois pas non plus pourquoi, avec des pressions de plongées, des gyroscopes et des lignes de mire, l’auteur ne saurait pas tout aussi bien nous empoigner qu’avec des souvenirs d’amour. Mais où je me distingue de mon ami, c’est quand je ne vois pas, en revanche, pourquoi ils ne nous empoigneraient pas tout aussi bien avec des souvenirs d’amour, qu’avec des gyroscopes, des lignes de mire et des pressions de plongées. J’ai certes feuilleté beaucoup de fadaises sentimentales. Mais j’ai lu aussi mille récits où l’on prétendait en vain m’émouvoir en me racontant la descente d’une aiguille sur un manomètre. Car, bien que l’aiguille descendît, bien que cette descente menaçât la vie du héros, et bien qu’à la vie du héros fût de toute évidence lié le sort d’une épouse anxieuse, je ne me sentais guère ému si l’auteur était sans génie. Les faits concrets ne transportent rien par eux-mêmes. La mort du héros est fort triste s’il laisse une veuve éplorée, mais il ne suffit pas, pour nous émouvoir deux fois plus, d’inventer un héros bigame.
Le grand problème réside évidemment dans les rapports du réel et de l’écriture, ou mieux, du réel et de la pensée. Comment transporter l’émotion ? Que transporte-t-on quand on s’exprime ? Quel est l’essentiel ? Cet essentiel me semble aussi distinct des matériaux utilisés qu’une nef de cathédrale est distincte du monceau de pierres dont elle est sortie. Ce que l’on peut prétendre saisir et traduire et transmettre du monde extérieur ou intérieur, ce sont des rapports. Des « structures », comme diraient les physiciens. Considérez l’image poétique. Sa valeur se situe sur un autre plan que celui des mots employés. Elle ne réside dans aucun des deux éléments que l’on associe ou compare, mais dans le type de liaison qu’elle spécifie, dans l’attitude interne particulière qu’une telle structure nous impose. L’image est un acte qui, à son insu, noue le lecteur. On ne touche pas le lecteur : on l’envoûte.
Voilà pourquoi le livre d’Anne Lindbergh me paraît être bien autre chose que l’honnête compte rendu d’une aventure aérienne. Voilà pourquoi ce livre est beau. Sans doute ne fait-il appel qu’à des notations concrètes, à des réflexions techniques, à une matière première d’origine professionnelle. Cependant il ne s’agit point de tout cela. Et que m’eût importé de connaître si tel décollage a été difficile, si telle attente a été longue, si Anne Lindbergh s’est ennuyée au cours de son voyage ou s’est réjouie ? Tout ça, c’est de la gangue, quel visage en a-t-elle tiré ? Une œuvre d’art se bâtit comme son piège ? La capture est d’une autre essence que le piège. Voyez le bâtisseur de cathédrales : il s’est servi de pierres, et il en a fait du silence.
Le vrai livre est comme un filet dont les mots composent les mailles. Peu importe la nature des mailles du filet. Ce qui importe, c’est la proie vivante que le pêcheur a remontée du fond des mers, ces éclairs de vif-argent que l’on voit luire entre les mailles. Qu’a-t-elle ramené, Anne Lindbergh, de son univers intérieur ? Quel goût a-t-il, ce livre ?
Il est difficile de le définir, puisque, pour le rendre sensible, il faut écrire un livre et parler de beaucoup de choses. Et cependant je sens, répandue à travers ces pages, une angoisse très légère qui prendra des formes diverses, mais circulera inlassablement, ainsi qu’un sang silencieux.
J’ai cru remarquer que, chaque fois qu’une œuvre présentait une cohérence profonde, elle était presque toujours réductible à une commune mesure élémentaire. Je me souviens d’un film dont l’héroïsme, à l’insu du metteur en scène, était d’abord la pesanteur. Tout pesait dans ce film. L’atavisme pesait sur un empereur dégénéré, les lourdes fourrures d’hiver pesaient sur les épaules, d’écrasantes responsabilités pesaient sur le Premier ministre. Les portes elles-mêmes, tout au long du film, étaient pesantes. Et l’on voyait dans la dernière image le vainqueur, écrasé par une lourde victoire, gravir lentement un escalier sombre, vers la lumière. Certes, cette commune mesure n’était point le fait d’un parti pris. L’auteur n’y avait pas songé. Mais qu’il fût possible de la dégager était la marque d’une continuité souterraine.
Je me souviens aussi du sens, sinon du texte, d’une étrange remarque de Flaubert sur sa propre Madame Bovary. « Ce livre ? J’ai cherché avant tout à y exprimer cette certaine couleur jaune de ces angles de murs où se nichent parfois les cafards. »
Ce qu’Anne Lindbergh a exprimé, ainsi réduit à une formule élémentaire, c’est la mauvaise conscience que donne le goût du retard. Qu’il est donc difficile d’avancer au gré du rythme intérieur, quand on a à lutter contre l’inertie du monde matériel. Tout est toujours si près de s’arrêter ! Comme il faut être vigilant pour sauver la vie et le mouvement dans un univers presque en panne…
Lindbergh pilote une petite barque dans la baie de Porto-Praïa, pour examiner le plan d’eau. Elle l’aperçoit, du haut d’une colline, qui s’épuise comme un insecte minuscule, pris dans un immense piège de glu. Chaque fois qu’au cours de sa promenade elle se tournera vers la mer, il lui semblera que son mari n’a pas bougé. L’insecte agite vainement ses élytres. Qu’il est difficile de franchir une baie, il suffirait de ralentir à peine pour ne jamais plus se dégager…
Depuis des jours les voilà tous deux prisonniers d’une île, là où le temps n’a plus de signification, là où le temps n’avance pas. Là où les hommes vivent et meurent sur place, n’ayant abrité dans leur cervelle qu’une petite idée, toujours la même, qui, un beau jour, s’est arrêtée.
(« C’est moi le chef, ici… » leur radotera cent fois leur hôte, avec une indifférence d’écho lointain.) Il faut remettre le temps en marche. Il faut rejoindre le continent, il faut rentrer dans le courant, là où l’on s’use, là où l’on change, là où l’on vit. Anne Lindbergh a peur non de la mort, mais de l’éternité.
Elle est si proche, l’éternité ! Il faut si peu de chose pour que l’on ne franchisse jamais une baie, pour que l’on ne s’évade jamais d’une île, pour que l’on ne décolle jamais de Bathurst. Ils sont tous deux, Lindbergh et elle, un peu en retard… Si peu… À peine… Mais il suffit d’un peu trop de retard, et personne au monde ne vous attend plus.
Nous avons connu cette petite fille qui court moins vite que les autres. Là-bas les autres jouent. « Attendez-moi ! Attendez-moi ! » mais elle est un peu en retard, on va se lasser de l’attendre, on va la laisser en arrière, on va l’oublier seule au monde. Comment la rassurerait-on ? Cette forme d’angoisse est inguérissable. Car si, maintenant, elle prend part au jeu, et devrait partir, et tarde à partir, elle va lasser ses amis ! Déjà ils murmurent entre eux, déjà ils la regardent de travers… Ils vont encore la laisser seule au monde !
Et cette inquiétude intime est bien une révélation extraordinaire, de la part de ce couple que toutes les foules ont applaudi : un télégramme de Bathurst leur signale qu’on les y désire, et les voilà infiniment reconnaissants. Ils ne peuvent, plus tard, décoller de Bathurst, et les voilà honteux de s’imposer. Il ne s’agit point là de fausse modestie, mais du sentiment d’un danger mortel : un peu de retard et tout se perd.
Angoisse fertile. C’est ce remords intérieur, que rien jamais ne guérira, qui les oblige à se mettre en marche deux heures avant l’aube, à devancer les précurseurs eux-mêmes, et à franchir les océans qui retardent encore les autres hommes.
Comme nous sommes loin de ces récits qui enchaînent les événements aux événements avec l’arbitraire d’histoires de chasse ! Comme Anne Lindbergh, dans son livre, s’appuie bien, en secret, sur quelque chose d’informulable, d’élémentaire, et d’universel comme un mythe. Comme elle sait bien faire sentir, à travers les réflexions techniques et les notations concrètes, le problème même de la condition de l’homme ! Elle n’écrit pas sur l’avion, mais par l’avion. Ce matériel d’images professionnelles lui sert de véhicule pour transporter en nous quelque chose de discret, mais d’essentiel.
Lindbergh n’a pas décollé de Bathurst. L’avion est trop chargé. Il suffirait pourtant à ce pilote, pour qu’il déjaugeât son appareil, d’un coup de vent de mer. Mais le vent manque. Et les voyageurs, une fois de plus, luttent vainement contre la glu. Alors ils se décident aux sacrifices. Ils prélèvent sur l’avion les vivres, les accessoires, les rechanges les moins essentiels. Ils tentent de nouveaux décollages qui de nouveau échouent et décident chaque fois de nouveaux sacrifices. Et peu à peu le parquet de leur chambre s’encombre des précieux objets dont ils se sont amputés, un par un, en additionnant les grammes aux grammes, avec tant de regret…
Anne Lindbergh a rendu, avec une vérité saisissante, ce petit déchirement professionnel. Et certes elle ne s’est pas trompée sur le pathétique de l’avion. Il ne réside pas dans les nuages dorés du soir. Les nuages dorés, c’est de la pacotille. Mais il peut résider dans l’usage du tournevis, quand on prépare, sur la planche de bord, parmi la belle ordonnance des cadrans, un vide noir de dent cassée. Mais il ne faut pas s’y tromper : si l’auteur a eu le pouvoir de faire ressentir cette mélancolie aussi bien par le profane que par le pilote de métier, c’est qu’à travers ce pathétique professionnel elle a rejoint un pathétique plus général. Elle a retrouvé le vieux mythe du sacrifice qui délivre. Nous connaissions déjà ces arbres qu’il faut tailler pour qu’ils forment des fruits, nous connaissions déjà ces hommes qui, dans la prison de leur monastère, découvrent l’étendue spirituelle, et, de renoncement en renoncement, gagnent la plénitude.
Mais l’aide des dieux, aussi, est nécessaire : Anne Lindbergh retrouve la Fatalité. Il ne suffit pas de tailler dans le cœur de l’homme pour le sauver : il faut que la grâce le touche. Il ne suffit pas de tailler dans l’arbre pour qu’il fleurisse, il faut que le printemps s’en mêle. Il ne suffit pas d’alléger l’avion pour qu’il décolle, il faut un coup de vent de mer.
Sans s’y efforcer, Anne Lindbergh a rajeuni Iphigénie. Elle écrit à un étage suffisamment élevé pour que sa lutte contre le temps prenne la signification d’une lutte contre la mort, pour que l’absence de vent à Bathurst pose pour nous, en sourdine, le problème de la destinée – et pour qu’elle nous fasse sentir que l’hydravion, qui n’est, à l’eau, qu’un engin encombrant et lourd, change de substance et devient ce pur sang sensible, parce que la grâce du vent de mer l’a touché.