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Scène IV.

GENGIS, IDAMÉ.
idamé

Quoi ! Vous voulez jouir encor de mon effroi ?
Ah ! Seigneur, épargnez une femme, une mère ;
Ne rougissez-vous pas d’accabler ma misère ?

gengis

Cessez à vos frayeurs de vous abandonner :
Votre époux peut se rendre, on peut lui pardonner ;
J’ai déjà suspendu l’effet de ma vengeance,
Et mon cœur pour vous seule a connu la clémence.
Peut-être ce n’est pas sans un ordre des cieux
Que mes prospérités m’ont conduit à vos yeux :
Peut-être le destin voulut vous faire naître
Pour fléchir un vainqueur, pour captiver un maître,
Pour adoucir en moi cette âpre dureté
Des climats où mon sort en naissant m’a jeté.
Vous m’entendez, je règne, et vous pourriez reprendre
Un pouvoir que sur moi vous deviez peu prétendre.
Le divorce, en un mot, par mes lois est permis ;
Et le vainqueur du monde à vous seule est soumis.[21]

S’il vous fut odieux, le trône a quelques charmes ;
Et le bandeau des rois peut essuyer des larmes[22].
L’intérêt de l’état et de vos citoyens
Vous presse autant que moi de former ces liens.
Ce langage, sans doute, a de quoi vous surprendre :
Sur les débris fumants des trônes mis en cendre,
Le destructeur des rois dans la poudre oubliés
Semblait n’être plus fait pour se voir à vos pieds :
Mais sachez qu’en ces lieux votre foi fut trompée ;
Par un rival indigne elle fut usurpée :
Vous la devez, madame, au vainqueur des humains ;
Témugin vient à vous vingt sceptres dans les mains.
Vous baissez vos regards, et je ne puis comprendre
Dans vos yeux interdits ce que je dois attendre :
Oubliez mon pouvoir, oubliez ma fierté,
Pesez vos intérêts, parlez en liberté.

idamé

À tant de changements tour à tour condamnée
Je ne le cèle point, vous m’avez étonnée :
Je vais, si je le puis, reprendre mes esprits ;
Et, quand je répondrai, vous serez plus surpris.
Il vous souvient du temps et de la vie obscure
Où le ciel enfermait votre grandeur future ;
L’effroi des nations n’était que Témugin ;
L’univers n’était pas, seigneur, en votre main :
Elle était pure alors, et me fut présentée :
Apprenez qu’en ce temps je l’aurais acceptée.

gengis

Ciel ! Que m’avez-vous dit ? Ô ciel ! Vous m’aimeriez !
Vous !

idamé

Vous !J’ai dit que ces vœux, que vous me présentiez,
N’auraient point révolté mon âme assujettie,
Si les sages mortels à qui j’ai dû la vie
N’avaient fait à mon cœur un contraire devoir.
De nos parents sur nous vous savez le pouvoir :
Du dieu que nous servons ils sont la vive image ;

Nous leur obéissons en tout temps, en tout âge.
Cet empire détruit, qui dut être immortel,
Seigneur, était fondé sur le droit paternel,
Sur la foi de l’hymen, sur l’honneur, la justice,
Le respect des serments ; et, s’il faut qu’il périsse,
Si le sort l’abandonne à vos heureux forfaits,
L’esprit qui l’anima ne périra jamais.
Vos destins sont changés ; mais le mien ne peut l’être.

gengis

Quoi ! Vous m’auriez aimé !

idamé

Quoi ! Vous m’auriez aimé !C’est à vous de connaître
Que ce serait encore une raison de plus
Pour n’attendre de moi qu’un éternel refus.
Mon hymen est un nœud formé par le ciel même :
Mon époux m’est sacré : je dirai plus, je l’aime.
Je le préfère à vous, au trône, à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu ; mais respectez nos mœurs.
Ne pensez pas non plus que je mette ma gloire
À remporter sur vous cette illustre victoire,
À braver un vainqueur, à tirer vanité
De ces justes refus qui ne m’ont point coûté :
Je remplis mon devoir, et je me rends justice ;
Je ne fais point valoir un pareil sacrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me proposez,
Détachez-vous d’un cœur qui les a méprisés ;
Et, puisqu’il faut toujours qu’Idamé vous implore,
Permettez qu’à jamais mon époux les ignore.
De ce faible triomphe il serait moins flatté
Qu’indigné de l’outrage à ma fidélité.

gengis

Il sait mes sentiments, madame ; il faut les suivre :
Il s’y conformera s’il aime encore à vivre.

idamé

Il en est incapable ; et si dans les tourments
La douleur égarait ses nobles sentiments,
Si son âme vaincue avait quelque mollesse,
Mon devoir et ma foi soutiendraient sa faiblesse ;
De son cœur chancelant je deviendrais l’appui
En attestant des nœuds déshonorés par lui.

gengis

Ce que je viens d’entendre, ô dieux ! Est-il croyable ?

Quoi ! Lorsque envers vous-même il s’est rendu coupable ;
Lorsque sa cruauté, par un barbare effort,
Vous arrachant un fils, l’a conduit à la mort !

idamé

Il eut une vertu, seigneur, que je révère :
Il pensait en héros, je n’agissais qu’en mère ;
Et, si j’étais injuste assez pour le haïr,
Je me respecte assez pour ne le point trahir.

gengis

Tout m’étonne dans vous, mais aussi tout m’outrage :
J’adore avec dépit cet excès de courage ;
Je vous aime encore plus quand vous me résistez :
Vous subjuguez mon cœur, et vous le révoltez.
Redoutez-moi ; sachez que, malgré ma faiblesse,
Ma fureur peut aller plus loin que ma tendresse.

idamé

Je sais qu’ici tout tremble ou périt sous vos coups :
Les lois vivent encore, et l’emportent sur vous[23].

gengis

Les lois ! Il n’en est plus : quelle erreur obstinée
Ose les alléguer contre ma destinée ?
Il n’est ici de lois que celles de mon cœur,
Celles d’un souverain, d’un scythe, d’un vainqueur :
Les lois que vous suivez m’ont été trop fatales.
Oui, lorsque dans ces lieux nos fortunes égales,
Nos sentiments, nos cœurs l’un vers l’autre emportés
(Car je le crois ainsi malgré vos cruautés),
Quand tout nous unissait, vos lois, que je déteste,
Ordonnèrent ma honte et votre hymen funeste.
Je les anéantis, je parle, c’est assez :
Imitez l’univers, madame ; obéissez.
Vos mœurs, que vous vantez, vos usages austères,
Sont un crime à mes yeux, quand ils me sont contraires.
Mes ordres sont donnés, et votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre empereur et vous :

Leurs jours me répondront de votre obéissance.
Pensez-y ; vous savez jusqu’où va ma vengeance,
Et songez à quel prix vous pouvez désarmer
Un maître qui vous aime, et qui rougit d’aimer[24].