I
DANS une agglomération aussi gigantesque que celle de Paris et de sa banlieue, les crimes sont forcément nombreux : assassinats, attentats de toutes sortes, vols, cambriolages, disparitions, sont choses courantes. Ils ont leur place marquée dans les journaux, sous le titre général de Faits divers.
Pendant les vacances parlementaires, ou lorsque les événements internationaux ne « donnent » pas, les journalistes à court de copie sortent un fait divers et le détaillent. Un gros titre, large de deux colonnes, signale à l’attention du lecteur le terrible attentat de la rue X…, ou le crime affreux de l’avenue Z… Et les moindres circonstances de l’assassinat ou du meurtre sont minutieusement relatées. Il faut bien remplir le journal !
Et si, le lendemain, quelque scandale ou autre survient, le « grand » crime de la veille est de nouveau relégué à sa place, dans les faits divers. En quelques lignes, l’on apprend au lecteur que l’enquête suit son cours. Et, aussi bien, le lecteur, habitué et sceptique, porte son intérêt sur d’autres événements.
Était-ce parce que le fait se produisit un dimanche et que, ce jour-là, tribunaux, Chambre et Sénat aussi bien que conseil municipal chômant, les journalistes ont peine à remplir les colonnes de leurs feuilles ? Ou bien fut-ce à cause de la notoriété de la victime ? Toujours est-il que les journaux annoncèrent au public par un énorme titre sur trois colonnes la mystérieuse (expression consacrée) disparition du célèbre avocat Milcent.
Une disparition, n’est-ce pas ? est toujours mystérieuse. L’on ne disparaît jamais au grand jour, devant tout le monde ! Mais il faut bien le dire, la disparition de Me Milcent justifiait véritablement son qualificatif de mystérieuse.
L’avocat Jacques Milcent habitait à Montmorency, près d’Enghien, une somptueuse villa qu’entourait un parc immense. Car Jacques Milcent était ce qu’on est convenu d’appeler un « prince » du barreau. Avocat d’affaires, il avait plaidé dans presque toutes les grandes causes commerciales des dernières années. Grâce à son talent, à sa facilité d’élocution, à sa science des affaires, des compagnies d’assurances avaient gagné des procès douteux, dont l’enjeu se montait à des millions.
Jacques Milcent avait comme clients des banquiers, de grandes sociétés financières. Et ses honoraires, on le comprend, étaient considérables.
Or, ce dimanche-là, Jacques Milcent, après son déjeuner, s’était promené avec quelques amis dans le parc de sa villa. Deux banquiers richissimes, un ancien président du Conseil des ministres, avaient passé l’après-midi avec lui. Ils l’avaient quitté un peu avant 6 heures.
À 6 heures, l’avocat Pierre Ferger, un des secrétaires de Jacques Milcent, l’avait rejoint. Les deux hommes étaient restés jusqu’à 7 heures dans le cabinet de travail de Jacques Milcent. Puis Pierre Ferger avait quitté son patron et était reparti pour Paris.
À 7 heures et demie, Milcent avait dîné seul, après avoir ordonné à son chauffeur de préparer la limousine, pour le conduire à Paris.
Or, c’était en vain que le chauffeur de l’avocat, ayant fait avancer l’auto devant le perron de la villa, avait attendu son maître. Jacques Milcent n’avait pas paru.
Le chauffeur, après une heure d’attente, avait appelé le valet de chambre, lequel était allé aux nouvelles. Mais ce dernier avait inutilement frappé à la porte de la chambre à coucher de l’avocat. Il n’avait pas reçu de réponse. Il était entré. Il avait fouillé la chambre, le cabinet de toilette, la salle de bains. Personne. Il avait visité la villa entière, depuis la cave jusqu’aux combles ; pas trace de Jacques Milcent.
Le parc avait été battu dans tous les sens, sans résultat. Les gardiens, installés dans une petite construction, contre la grille principale, n’avaient vu entrer ni sortir personne.
Les domestiques de Me Milcent avaient attendu, pensant que leur maître, pris de quelque fantaisie, avait voulu sortir sans être vu. Mais le valet de chambre de l’avocat, ayant machinalement examiné les meubles du cabinet de travail de son maître, avait constaté que les clés des deux secrétaires et celles du grand cartonnier étaient dans leurs serrures.
Le valet de chambre, sachant que Me Milcent était un homme méfiant, qui ne laissait jamais ses clés en place, avait eu l’idée d’ouvrir les meubles et avait constaté que le cartonnier contenant les dossiers des affaires en cours était vide !…
Il avait alors pensé à un crime et avait prévenu la police par téléphone.

C’était tout ce qu’on savait pour le moment. Mais le fait était assez étrange par lui-même !
Et la disparition du célèbre avocat et de ses dossiers devait causer d’autant plus d’émotion, du moins dans le monde des affaires, que Jacques Milcent avait été mêlé, et l’était encore, à de nombreux procès… De toute évidence, l’avocat avait dû être enlevé en même temps que ses dossiers, et assassiné, peut-être.
Malgré cela, sa disparition aurait été vite oubliée du grand public – l’on oublie vite, à Paris ! – si, deux jours plus tard, les journaux n’eussent annoncé un fait semblable.
Cette fois, il s’agissait du banquier Séraphin Bernardeau, président du Conseil d’administration du Syndicat sidérurgique européen, une affaire au capital de plusieurs centaines de millions.
Séraphin Bernardeau habitait un petit hôtel à Passy, dans la rue Mozart.
Le mercredi matin, Fortuné, son premier valet de chambre, qui venait, comme chaque jour, pour éveiller son maître, avait trouvé défait le lit du banquier. Défait et vide. Vide aussi la chambre, ainsi que le cabinet de toilette. Et vide également le meuble de Boule placé dans le cabinet de travail du financier. Ce meuble de Boule renfermait un très moderne coffre-fort où Séraphin Bernardeau plaçait certaines de ses valeurs, les autres se trouvant dans les caves blindées du Syndicat sidérurgique.
Or, le valet de chambre, en cherchant son maître dans le cabinet de travail, avait vu le coffre grand ouvert, béant, et nettoyé comme si l’on s’était servi d’un aspirateur par le vide ! Les rayons d’acier étaient nus. Pas un brin de papier n’avait été laissé. Du travail proprement fait !
Et le concierge de l’hôtel n’avait rien entendu… Dans l’avenue Mozart, nul ne s’était aperçu de rien. Les agents de faction n’avaient rien constaté d’anormal. Ils étaient occupés, d’ailleurs, à se garer de la pluie. Car, cette nuit-là, un véritable déluge s’était abattu sur Paris.
Quoi qu’il en fût, on ne retrouva pas le banquier. Et l’on dut immédiatement conclure à un crime, car les affaires du financier étaient très prospères et il ne pouvait s’agir d’une fugue.
Cette fois, l’émotion fut immense. L’on rappela la toute récente disparition de l’avocat Milcent. Et, comme toujours (il faut bien dire quelque chose !) les journaux daubèrent sur la police…
La pauvre police n’était pas au bout de ses soucis. Car le lendemain même de la disparition de Séraphin Bernardeau, le grand fabricant d’automobiles Henri Gordier disparut de son hôtel donnant sur le parc Monceau.
Le matin, en revenant d’un voyage chez ses parents, Mme Gordier chercha en vain son mari. Surprise de ce qu’il ne fût pas encore levé, bien qu’il fût plus de 9 heures, elle pénétra dans sa chambre à coucher. Et elle vit le lit défait et vide.

Ce fut pour ainsi dire la répétition de la scène qui s’était passée chez Séraphin Bernardeau : Henri Gordier avait disparu, ses papiers et ses valeurs avaient été fouillés et enlevés. Et les journaux, à ce propos, apprirent au public que le butin des voleurs, en plus des papiers de valeur, se montait à plus de deux millions chez Séraphin Bernardeau, et à huit cent mille francs environ, en titres, billets de banque et bijoux, chez le constructeur d’automobiles.
Un malheur ne vient jamais seul. Et les joueurs de roulette ont remarqué que les chances vont par séries. Pourquoi ? ils ne le savent pas… Les disparitions, elles aussi, ne tardèrent pas à constituer une série… Le soir même de la disparition d’Henri Gordier, deux autres personnes furent encore les victimes des insaisissables bandits.
La première, M. Ludovic Fesquard, chef de bureau au ministère de la Marine, sortit de son bureau, rue Royale, à 6 heures précises du soir. Et sa femme l’attendit en vain dans leur petit pavillon d’Asnières. Elle devait l’attendre toujours.
La seconde victime fut le journaliste Louis Hencocq. Il rentra chez lui vers minuit, après avoir assisté à un banquet officiel dans un grand hôtel voisin de l’Opéra.
Le concierge de l’immeuble du boulevard Rochechouart, où il habitait, l’entendit crier son nom en pénétrant dans la maison, ainsi que le veut l’usage à Paris. Il entendit Louis Hencocq monter lentement et en soufflant les marches de l’escalier, car M. Hencocq était d’une corpulence plutôt au-dessus de la moyenne.
Et ce fut tout. Le lendemain matin, la femme de ménage chargée d’entretenir l’appartement du polémiste le trouva vide et constata que les tiroirs d’un cartonnier avaient été fouillés. Une des fenêtres, celle de la chambre, était ouverte. Ce furent là tous les indices que la police, prévenue, parvint à découvrir. C’était peu. Le mystère déjà était grand. Il s’épaissit encore lorsque parvint à Paris un radiotélégramme, expédié par le paquebot français Alsace, allant de Buenos-Ayres à Bordeaux, qui annonçait que l’on venait de découvrir à bord le cadavre mutilé de M. Fesquard, le chef de bureau du ministère de la Marine disparu quatre jours auparavant !
Or l’Alsace avait quitté son dernier port d’escale, Pernambuco, il y avait plus de cinq jours !
Des radiotélégrammes furent échangés entre le ministère de la Marine, la préfecture de police de Paris et le commandant de l’Alsace, pour prier ce dernier de fournir des explications détaillées et de s’assurer qu’il ne s’était pas trompé.
Le rapport du commandant du paquebot parvint immédiatement, toujours par radiotélégramme. Le voici, tel que les journaux du lendemain le publièrent.
« Tout d’abord, il est absolument certain que c’est bien de M. Fesquard qu’il s’agit. J’ai été son camarade de collège à Brest – c’est le capitaine de l’Alsace qui parle – et l’ai encore vu il y a moins de trois mois à Paris. Je ne peux donc me tromper. M. Fesquard avait deux grains de beauté sur la joue droite et le petit doigt de la main gauche mutilé à la hauteur de la phalangette. Et le cadavre que nous avons trouvé porte également deux grains de beauté sur la joue droite et a le petit doigt gauche raccourci. Donc, pas d’erreur possible.
« Maintenant, comment le cadavre est-il parvenu à bord, c’est ce qu’il est impossible de savoir…
« Et le plus simple est de relater sa découverte telle qu’elle a été faite.
« Hier matin, à 4 heures, alors que le paquebot se trouvait à une centaine de milles au nord des îles du Cap Vert, le mousse Préjean, (François), qui avait été envoyé allonger les manches (tuyaux) de toile devant servir au lavage du pont, rejoignit le maître d’équipage, en proie à une grande terreur, et lui annonça que, sur la tente du pont supérieur, à l’extrême-arrière du navire, il avait vu le cadavre d’un homme !
« Le maître d’équipage Scornec, accompagné de plusieurs matelots, se précipita vers l’arrière du navire et, effectivement, aperçut, étendu sur la double tente de toile, le corps inanimé d’un homme nu. Absolument nu.
« Il fit descendre le cadavre sur le pont et constata, à la clarté des lampes électriques, que ses deux chevilles étaient attachées ensemble à l’aide d’un mince câble d’acier dont l’extrémité semblait avoir été rompue violemment.
« Le maître d’équipage prévint immédiatement l’officier de quart – le second capitaine, en l’espèce – qui, à son tour, me fit informer de la lugubre trouvaille.

« Je m’habillai aussitôt et, ayant gagné la tamisaille où le cadavre avait été déposé, j’eus la stupeur et la douleur de reconnaître en lui mon vieil ami Fesquard, chef de bureau au ministère de la Marine.
« Je fis prévenir le médecin du bord qui examina le cadavre et déclara que la mort remontait sûrement à plusieurs jours. Ce praticien, ayant fait transporter le corps à l’infirmerie du bord, en fit l’autopsie sur ma demande et arriva à cette conclusion que M. Fesquard avait succombé à l’asphyxie.
« De plus, il découvrit, un peu au-dessous du cœur et sur chacun des quatre membres, des traces de piqûres hypodermiques, produites par l’aiguille d’une seringue de Pravaz. Comme, par suite de la chaleur, l’Alsace se trouvant sous le tropique, le corps menaçait de se décomposer, je le fis immerger avec le cérémonial habituel. Le docteur Mercadin déposera son rapport à l’arrivée à Bordeaux.
« Pour l’instant, la rapide enquête à laquelle je me suis livré, à l’aide de mes officiers, ne m’a rien appris pouvant me faire comprendre comment le corps de M. Fesquard est arrivé à bord. Nul, ni parmi l’équipage, ni parmi les passagers, ne l’a jamais vu. Et il est bien certain qu’aucun bâtiment n’a pu l’amener à bord. L’Alsace file ses dix-huit nœuds, c’est dire qu’un accostage est impossible. Nous n’avons, d’ailleurs, rencontré que deux voiliers depuis notre départ de Pernambuco.
« Et j’ajoute qu’étant donnée l’amitié qui nous lie, M. Fesquard, s’il s’était embarqué à bord, serait immédiatement venu me serrer la main.
« J’ai conservé le fragment de fil d’acier qui enserrait les chevilles de mon malheureux ami. Je le remettrai à la justice à l’arrivée. Je ne sais rien d’autre. »