II
IL n’est pas besoin de décrire les sentiments que suscita un peu partout la publication du rapport du commandant de l’Alsace. Le plus répandu de ces sentiments fut l’incrédulité. Bien que le commandant du paquebot fût évidemment de bonne foi, bien des gens pensèrent qu’il était victime d’une coïncidence. Car, si grande que fût la ressemblance du cadavre trouvé sur l’Alsace avec M. Fesquard, une impossibilité matérielle empêchait que ce fût le chef de bureau du ministère de la Marine.
Tout d’abord, l’Alsace avait quitté Pernambuco depuis cinq jours et se trouvait à plus de six jours de navigation du plus proche port français. Or, lorsque le corps de M. Fesquard avait été découvert, il y avait exactement trois jours et demi que le chef de bureau avait été vu pour la dernière fois au ministère. Il ne pouvait donc se trouver à bord du paquebot. Comment l’eût-il rejoint, d’ailleurs, sans attirer l’attention des sept cents ou huit cents personnes transportées par l’Alsace ?
Non. De toute évidence, le commandant de l’Alsace avait été victime d’une coïncidence. Le corps découvert par le mousse avait été sans doute introduit à bord par quelque passager, au cours d’une escale, dans une malle. Et le criminel, au moment où il tentait de précipiter le cadavre à la mer, avait dû être dérangé. Il avait fui, abandonnant le corps…
Des télégrammes furent envoyés à Bordeaux, ordonnant à la police locale d’examiner minutieusement tous les bagages des passagers avant le débarquement.
Et l’on attendit.
Mais la série des surprises commencée par la disparition de l’avocat Milcent n’était pas close !
Le lendemain même de la réception du rapport télégraphique du capitaine de l’Alsace, une dépêche parvint à Paris, venant de Tripoli de Barbarie, et annonçant qu’un cadavre nu, couvert de blessures, avait été trouvé par des Arabes à l’ouest de la ville, non loin des murs du cimetière indigène. Bien que les chiens errants, qui sont nombreux à Tripoli, eussent déjà entamé le corps, l’on avait pu constater que les chevilles du cadavre avaient été entravées ensemble à l’aide d’un fil d’acier. Et c’était même cette dernière circonstance qui avait induit les autorités italiennes – qui, comme tout le monde, étaient au courant de la mystérieuse affaire de l’Alsace – à faire part de leur découverte à la justice française.
Mais à qui appartenait le cadavre ? Un inspecteur de la Sûreté fut immédiatement envoyé à Tripoli avec le signalement minutieux et les photographies des disparus, à savoir le banquier Bernardeau, le journaliste Hencocq, l’avocat Milcent et l’usinier Henri Gordier.
Et, une fois de plus, les conjectures purent se donner libre cours. Car, pour se rendre à Tripoli, une seule voie existe : la voie de mer. Et, de Paris à Tripoli, six jours au moins sont nécessaires. Or, il y avait à peine six jours que les disparus n’avaient plus été vus. Et l’autorité italienne de Tripoli affirmait que le cadavre, lorsqu’il avait été découvert, devait se trouver dans le fossé du cimetière depuis trois ou quatre jours… Le mystère s’accrut.
Il s’accrut d’autant plus qu’à quelques heures d’intervalle arrivèrent des dépêches d’Hammerfest (Norvège) et d’Alep (Turquie d’Asie), annonçant que des cadavres nus avaient été trouvés, les chevilles reliées par un câble d’acier.
Le corps découvert à Alep était celui d’un homme d’une forte corpulence, âgé d’un peu plus de quarante ans. L’enquête qui suivit prouva que c’était celui du journaliste Hencocq.

Quant au cadavre recueilli par des pêcheurs à Hammerfest, dans les falaises du grand fjord qui borde la ville au nord, c’était celui d’Henri Gordier. Sa malheureuse veuve le reconnut grâce à un anneau d’or que ses assassins lui avaient laissé.
Ainsi, les corps des disparus parisiens étaient tous retrouvés, sauf celui de l’avocat Milcent. Et tous retrouvés à des distances telles qu’ils ne pouvaient matériellement les avoir franchies depuis leur disparition.
Mais, cette fois, il fallait se rendre à l’évidence, si invraisemblable qu’elle parût. Il ne pouvait plus s’agir de simples coïncidences !
Alors, à l’incrédulité succéda une sorte d’admiration pour la puissance des criminels, une admiration mêlée de terreur. Qui pouvait, maintenant, se sentir en sûreté ?
Les mystérieux bandits enlevaient leurs victimes et – par quels moyens ? – les transportaient à d’immenses distances où le hasard seul permettait de les retrouver.
Mais impossible de découvrir aucune piste. À Tripoli, aussi bien qu’à Alep, qu’à Hammerfest, la police locale, malgré tous ses efforts, ne devait rien découvrir. Le seul indice laissé par les redoutables forbans, c’était le fragment de câble d’acier qui entravait les chevilles de leurs victimes.
Il était constitué par une mince cordelette, grosse à peine comme le petit doigt, ce câble, et se terminait par un solide nœud coulant, composé d’une épissure habilement faite. Son autre extrémité paraissait toujours avoir été arrachée et s’être rompue sous l’effet d’une traction violente.
Mais, tel qu’il était, le câble n’avait rien de particulier. Il était d’un modèle régulier. Sa section fut minutieusement examinée et ne révéla rien, si ce n’est que, pour le fragment ayant maintenu les chevilles du corps trouvé à Hammerfest (celui d’Henri Gordier), les fils de métal portaient des traces produites apparemment par des étincelles. L’acier montrait des taches d’oxydation, évidemment causées par une très haute température.
Mais ce fut là le seul détail recueilli par la justice. Car tous les cadavres, à l’exception de celui découvert à bord de l’Alsace, étaient dans un état de décomposition trop avancée pour que l’autopsie eût pu en être faite.
Les suppositions allèrent leur train… Et quinze jours s’étaient passés depuis la découverte du premier cadavre, les journaux commençaient à parler d’autre chose et le public à oublier l’affaire, lorsque le corps de l’avocat Jacques Milcent – le cinquième et dernier disparu – fut retrouvé. Pas très loin, celui-là : dans les Alpes.

Une petite troupe d’alpinistes, partie de Brides-les-Bains pour excursionner dans le massif de la Vanoise, cheminait le long des contreforts du mont de la Grande-Casse, lorsque le guide Charpier, qui précédait de quelques mètres le reste de la société, s’arrêta net en laissant échapper une exclamation de stupeur et d’horreur. Ses compagnons accoururent et aperçurent un bras nu qui sortait de la neige. On déblaya fébrilement, et le corps tout entier d’un homme fut ainsi mis à jour. Il était entièrement nu et avait les chevilles réunies par une cordelette d’acier longue d’environ soixante centimètres.
Le crâne de l’inconnu était complètement écrasé.
Des exclamations retentirent. Car chacun connaissait l’affaire des cadavres errants (telle était la dénomination par laquelle les journaux désignaient maintenant les disparus). Et chacun savait que, sur les cinq victimes des bandits inconnus, seul l’avocat Milcent n’avait pas encore été retrouvé.
— C’est Me Milcent ! firent dix voix, ensemble.
— Regardez ! s’écria le guide en brandissant un fragment d’une matière translucide, que le soleil faisait étinceler.
Tout le monde s’approcha.
L’objet que le guide tenait en main ressemblait assez à du verre. Sa forme était celle d’une partie de cylindre. Deux trous, soigneusement alésés, et qui avaient dû servir à visser des écrous, y étaient percés.
— On dirait un morceau de bocal ! fit un des excursionnistes.
— Il serait rudement épais ! objecta un autre.
— Et ce n’est certainement pas du verre ! assura un troisième.
— Ni du celluloïd !
— Et en voilà encore, s’écria un cinquième, lequel tendit vers ses compagnons un autre fragment de la bizarre matière, une sorte de disque, lisse d’un côté et strié de l’autre de raies infiniment petites, comme le serait une lime. Les bords en étaient rongés et des craquelures le zébraient en tous sens…
Il fut examiné par tout le monde, mais sans que personne pût émettre une supposition plausible sur sa provenance. Et d’autres éclats de la même matière furent également trouvés dans un rayon d’une centaine de mètres autour du cadavre.
D’un commun accord, les excursionnistes décidèrent de regagner immédiatement Brides-les-Bains. À l’aide de branches de sapin, un rudimentaire brancard fut confectionné. Le cadavre mutilé de celui que tout le monde devinait être Me Milcent y fut étendu, recouvert d’un plaid prêté par un des membres de la petite troupe. Et l’on se remit en route…
Quelques heures plus tard, les excursionnistes faisaient leur entrée à Brides et informaient immédiatement le maire de leur trouvaille.
Un télégramme fut envoyé à Paris. Et le frère de Jacques Milcent, qui arriva dans la nuit, reconnut sans hésiter le mort : c’était bien le célèbre avocat !
La corde d’acier qui lui avait lié les chevilles fut envoyée à Paris en même temps que les fragments de l’étrange matière trouvée autour du cadavre.
De savants chimistes furent commis pour examiner ces débris. Ils furent d’accord pour affirmer que ce n’était pas du verre. Et l’un d’eux, Charles Flaxan, après une minutieuse analyse, déclara, à la stupéfaction générale, qu’il s’agissait d’un métal dérivé de l’aluminium et dont les molécules avaient la propriété d’être traversées par la lumière.
Quel métal ? C’est ce que le chimiste ne put préciser. Un métal alcalin, assura-t-il, et, vraisemblablement, n’existant pas à l’état naturel. En tout cas, quel qu’il fût, le métal en question, non seulement possédait une dureté supérieure à celle de l’acier, mais encore un poids atomique inférieur à celui de l’aluminium. Et avec cela, perméable aux rayons lumineux et extraordinairement résistant à la chaleur.
Les explications de Charles Flaxan, contrôlées par ses collègues, furent reconnues exactes. Mais cela ne donna pas la clé du mystère.
Sous la poussée de l’opinion publique violemment émue, les plus fins policiers furent mis en campagne. Mais personne n’avait entendu parler du mystérieux métal. Nul, ni parmi les chimistes, ni parmi les maîtres de forges, n’en connaissait l’existence. L’on chercha dans les papiers de feu Henri Gordier, le fabricant d’autos, dans l’espoir de découvrir quelque chose se rapportant au bizarre métal. L’on ne trouva rien.
À mesure que le temps passait, cependant, l’émotion causée par les cinq disparitions et par la découverte étrange des cinq cadavres se calmait peu à peu. Et d’autres affaires sensationnelles commençaient à détourner l’attention du public, lorsqu’un fait nouveau, aussi extraordinaire que les premiers, vint rappeler au monde que les redoutables et mystérieux bandits n’avaient pas désarmé.
Un matin, M. Serrachet, gardien de nuit dans une usine de Chatou, se dirigeait, comme chaque jour, vers son domicile situé à Carrières-Saint-Denis ; 6 heures à peine venaient de sonner.
M. Serrachet, une cigarette à la bouche, hâtait le pas en pensant à son déjeuner qui l’attendait, lorsqu’il s’arrêta net en entendant, tout près de lui, une voix rauque qui hurlait des mots sans suite.
M. Serrachet regarda autour de lui. La voix lui parut venir des fourrés de roseaux qui, à cet endroit, vis-à-vis de l’île de Chatou, bordaient la Seine.

Il écouta, croyant avoir affaire à quelque ivrogne. Mais le son de la voix lui parut étrange. Il fouilla les roseaux et découvrit, étendu parmi les herbes aquatiques, un homme nu, aux chevilles retenues par un long câble d’acier dont l’extrémité trempait dans l’eau du fleuve.
Les pieds et les jambes de l’inconnu portaient des traces de profondes brûlures. Et l’homme, une expression de terreur effroyable lui tordant la face, clamait des phrases incohérentes.
À la vue de M. Serrachet, il tenta de se redresser, ce qui permit au gardien de nuit de constater que le malheureux avait une profonde blessure à la tête.
L’homme, cependant, étendit les bras en avant et hurla :
— Arrière ! Arrière ! Oh ! La machine !… La machine ! Et la mouche ! La mouche ! Pas la mouche ! Aaaaah ! Aaaah ! Arrière !…
M. Serrachet comprit qu’il avait un fou devant lui.
Des yeux, il examina les roseaux environnants, dans l’espoir d’y découvrir quelques fragments du bizarre métal trouvé auprès du cadavre de M. Milcent. (Comme tout le monde M. Serrachet avait lu les journaux !) Il ne trouva rien.
Par quelques paroles prononcées d’une voix douce, il s’efforça de calmer le malheureux dément.
Une carriole de maraîcher passait sur la route. M. Serrachet la héla, et, aidé de son conducteur, parvint à soulever le blessé qu’il installa dans le véhicule.
L’inconnu fut amené au commissariat de police de Carrières-Saint-Denis. Un médecin, aussitôt prévenu, déclara qu’il avait le crâne fracturé, et, le mieux qu’il put, le pansa.
La préfecture de police parisienne, avertie aussitôt, envoya immédiatement un de ses inspecteurs pour identifier le malheureux fou.
Ce fut chose facile ! Le policier, à peine en présence du mystérieux individu, le reconnut pour un de ses camarades, l’inspecteur Denis Bourfin, dit Coco-bel-Œil, chargé de l’enquête sur les extraordinaires disparitions.
Or, Denis Bourfin était venu, la veille au soir, faire son rapport à ses chefs, à la préfecture, et avait même affirmé qu’il suivait une piste intéressante !
Et on le retrouvait fou, nu, ligoté, blessé, dans les roseaux de la Seine !