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Classiquesen Ligne

III

SI, à en croire les grincheux, la police ne s’était pas, jusqu’alors, suffisamment « remuée », elle le fit. Son honneur, si l’on peut dire, était maintenant engagé dans l’affaire. Denis Bourfin était un des siens !

Le malheureux, d’ailleurs, était en danger de mort. Une fièvre cérébrale, consécutive au choc qui avait déterminé la fracture de son crâne, le brûlait.

Couché dans son lit d’hôpital, il était bien incapable de fournir le moindre renseignement. Parmi ses divagations, ces deux mots revenaient : la machine ! la mouche ! Et c’était là tout ce qu’on pouvait obtenir de lui. Il ne pouvait pas plus faire avancer l’enquête que s’il eût été mort, comme les autres victimes des extraordinaires bandits. Et les médecins qui le soignaient désespéraient même de le sauver.

Mais ils avaient fait une constatation : c’est que, comme M. Fesquard, comme l’avocat Milcent, Denis Bourfin avait été piqué à la poitrine et aux quatre membres à l’aide d’une seringue de Pravaz. Mais que contenait-elle ? Quel était le liquide qui avait été injecté dans le corps du malheureux inspecteur ? À cela, pas de réponse. Une seule chose était certaine, c’était que la fracture du crâne dont était atteint Denis Bourfin provenait d’un choc. D’un choc contre quoi ?… Nul ne pouvait savoir.

Des limiers furent lancés sur diverses pistes, à la vérité au hasard, aucun indice ne pouvant orienter les recherches plutôt dans un sens que dans l’autre. Impossible même de discerner les mobiles des assassins, car l’on pouvait bien leur donner ce nom. C’étaient des voleurs, certes, mais il ne fallait pas oublier qu’ils avaient fait main basse non seulement sur des valeurs, mais aussi sur des dossiers – chez l’avocat Milcent et chez le banquier Bernardeau – et aussi sur des formules chimiques et mécaniques chez le constructeur d’automobiles Gordier. Quant à deviner ce qu’ils avaient dérobé à Henri Fesquard – un modeste fonctionnaire – et à Hencocq – un journaliste assez influent, mais pauvre – inutile d’y songer.

Ainsi, le champ des recherches était-il illimité.

Le hasard, que l’on n’a pas pour rien surnommé le dieu des policiers, devait cependant leur venir en aide, une fois de plus. Et de la façon la plus imprévue !

Un des inspecteurs chargés de l’enquête, Henri Fougeray, se trouvait un soir dans l’avenue de la Grande-Armée, lorsqu’en voulant traverser la chaussée, il faillit être écrasé par une petite automobile qui filait à toute vitesse.

L’homme qui était au volant fit décrire une brusque embardée au véhicule pour éviter le piéton. Ce qui lança l’auto contre un refuge. Bien que le conducteur eût immédiatement freiné, la voiture n’en alla pas moins heurter le candélabre érigé au centre de l’îlot de pierre.

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Henri Fougeray entendit un Damn’d(1) ! furieux en même temps qu’un craquement de bois. Il se précipita. L’auto était indemne, sauf quelques bosselures au radiateur. Mais une petite caissette, placée dans la capote de la voiture, avait été projetée sur le sol et s’était éventrée contre l’angle du trottoir, laissant échapper une partie de son contenu : des objets en verre.

L’homme qui était assis à côté du chauffeur bondit sur la chaussée, et, en quelques secondes, eut ramassé les objets échappés de la caisse. Il jeta le tout dans la voiture et reprit sa place sur la banquette.

L’auto, immédiatement, s’éloigna en quatrième vitesse.

Henri Fougeray s’était arrêté.

— Voilà des gens pressés ! pensa-t-il. Mais, après tout, il n’y a rien à leur dire !… Ils tenaient leur droite et ont corné ! C’était à moi d’être moins distrait ! Ce que c’est que d’être préoccupé !

Machinalement, l’inspecteur regarda le candélabre contre lequel était allée buter l’auto. Il était intact, à peine quelques égratignures du vernis.

— Tiens ! ils ont laissé un « bout » de verre ! fit une voix derrière Fougeray.

Il se retourna et vit un petit pâtissier qui examinait avec curiosité une rondelle brillante qu’il venait de ramasser.

Fougeray eut un violent tressaillement.

— Fais voir ! ordonna-t-il à l’adolescent qui, simplement, lui tendit l’objet.

C’était un écrou. Un écrou en verre. Non pas en verre, mais en une matière translucide, légèrement opaline. Un écrou fait avec le métal dont on avait trouvé des débris autour du cadavre de Jacques Milcent.

— Nom d’un tonnerre ! exclama le policier en brandissant l’écrou, ce sont EUX !

— De quoi ? fit le petit pâtissier, étonné par l’émotion de Fougeray.

— Rien !… Tiens, voilà pour toi. Je garde le machin ! fit l’inspecteur en tendant une pièce de monnaie au jeune garçon qui n’en demanda pas plus et s’éloigna, tout heureux de l’aubaine.

Sourcils froncés, Fougeray regarda dans la direction de la voiture. Elle était déjà loin. Mais le policier réussit à la reconnaître grâce à sa couleur grise.

Un taxi passait :

— Cent francs si vous réussissez à suivre l’auto grise, là-bas ! cria Fougeray au chauffeur accouru à son appel.

L’homme hocha la tête, eut une brève hésitation et maugréa :

— On va essayer !

Le taxi, aussitôt, fila. C’était l’heure du dîner. L’avenue de la Grande-Armée n’était pas trop encombrée. Fougeray constata avec satisfaction que son taxi roulait à bonne vitesse. Penché hors de la portière, il essaya, sans y parvenir, d’apercevoir l’auto qu’il poursuivait.

Les yeux brouillés par la poussière, il dut se rasseoir, et, tandis que le taxi bondissait sur la chaussée macadamisée, essaya de mettre de l’ordre dans ses impressions.

— Voyons !… l’homme au volant a juré en anglais… ou en américain !… En tout cas, ce n’est pas un Français !… Il avait des lunettes… oui… et était rasé !… Avec cela, un cache-poussière gris !… Et l’autre était brun, moustache noire et des mains sales… j’ai bien vu les mains sales ! Et des taches de graisse à son pantalon… Ce doit être un mécanicien !… Ou un ingénieur !…

« Et l’auto ?… Radiateur à nid d’abeilles, et, avec cela, légèrement défoncé !… J’aurais dû voir le numéro !… Mais comment me serais-je douté ?…

Henri Fougeray interrompit ses réflexions pour se pencher de nouveau en dehors de la voiture. Le taxi, qui, entre temps, avait franchi les fortifications, roulait maintenant dans l’avenue de Neuilly.

— Et mon auto ? cria Fougeray au chauffeur. Vous la voyez ?

— Non… Mais je viens de la voir passer sur le pont de Neuilly. Et elle a pris l’avenue de la Défense ! Mais nous finirons par la rattraper, bourgeois ! Il y a de l’encombrement, par ici !

— Faites tout ce que vous pourrez pour cela ! répéta l’inspecteur qui se rencogna dans l’angle du capitonnage.

— Si je peux les rattraper, maugréa-t-il en tâtant le pistolet automatique qui ne le quittait jamais, le plus dur sera fait !

C’était un garçon déterminé que Henri Fougeray. Ancien sous-officier de zouaves, il unissait un calme inébranlable à une énorme force musculaire. Les malfaiteurs parisiens en savaient quelque chose !…

Comme le taxi, toujours à toute vitesse, franchissait le pont de Neuilly, Fougeray, qui s’était légèrement penché en dehors pour voir ce qui se passait, constata que son véhicule ralentissait :

— Eh bien ? grommela-t-il à l’adresse du chauffeur.

— Impossible d’aller plus vite, monsieur ! expliqua l’homme en montrant les voitures qui encombraient le pont. Je démolirais quelque chose !

— Et « mon » auto ? Où est-elle ?

— Elle vient de filer du côté de Puteaux, sur la gauche ! Mais nous l’aurons !… Et…

— Nous n’aurons rien du tout ! coupa Fougeray en haussant les épaules.

Il bondit hors de la voiture, tendit un billet de cinquante francs au chauffeur ahuri, et, au grand galop, s’élança vers la boutique d’un marchand de cycles établi à quelques mètres de là :

— Avez-vous une moto ? Rapide ? Service de la police, et voici mille francs de garantie, mais hâtez-vous ! cria-t-il au marchand qui se tenait sur le seuil du magasin.

Et, en même temps qu’il parlait, il brandit un billet de mille francs ainsi que sa carte d’identité.

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… Moins de deux minutes plus tard, Fougeray, installé sur une moto, filait à soixante à l’heure sur la route de Nanterre. Au loin, devant lui, dans un nuage de poussière, l’auto grise se rapprochait peu à peu.

Le policier, bientôt, en fut assez près pour la reconnaître. C’était bien elle, et, dans la capote, il apercevait même la caisse éventrée. Il ralentit.

Derrière l’auto, il traversa Nanterre et Rueil. Puis les mystérieux individus, tirant sur leur gauche, filèrent vers Suresnes qu’ils dépassèrent. Ils traversèrent successivement Saint-Cloud, Sèvres et Meudon, et s’engagèrent sur la route de Chaville.

La nuit, entre temps, était venue. Fougeray vit soudain l’auto s’arrêter devant la grille d’une petite villa de briques que surmontait une terrasse à l’italienne.

Le jardin qui l’entourait paraissait assez vaste. Et la plus proche construction s’en trouvait à plus de cinq cents mètres.

— Un endroit isolé et admirablement choisi ! pensa le policier qui avait arrêté sa moto et sauté à terre.

Il vit l’un des inconnus ouvrir la grille pour donner passage au véhicule. Puis la porte de fer fut refermée et une des fenêtres de la villa s’illumina.

Fougeray, assis sur la pente du fossé bordant la route, resta quelques instants à réfléchir. Devait-il revenir sur ses pas et aller chercher du renfort ? Ou bien valait-il mieux qu’il continuât, seul son enquête, ce qui aurait l’avantage de lui éviter une erreur toujours possible et aussi de lui réserver tout l’honneur du succès ?

Il se résolut pour la seconde de ces alternatives.

Ayant dissimulé la motocyclette dans un épais fourré de ronces qui croissait non loin du fossé, il se dirigea vers la villa.

Autour de lui c’étaient le silence et les ténèbres. Mais, comme il n’était plus qu’à une cinquantaine de mètres de la maisonnette, il entendit un grincement métallique. Malgré l’obscurité, il vit la grille s’ouvrir et donner passage à un homme de haute stature. Ce dernier, ayant tiré le battant sur lui, s’éloigna dans la direction opposée à celle par où arrivait le policier. En quelques secondes, il eut disparu dans les ténèbres ambiantes.

Henri Fougeray, qui s’était immobilisé, se remit en marche. Il atteignit la muraille de briques entourant le jardin de la villa. La clarté des étoiles lui permit d’épeler mentalement ces mots creusés en lettres dorées dans une plaque de marbre fixée à un des montants de la grille :

 

VILLA DES SOUVENIRS.

 

Il eut à peine fini de lire qu’un aboiement rauque retentit dans le silence de la nuit. Un grincement de gravier, un cliquetis de chaîne suivirent, cependant que, d’entre les massifs de buis bordant les allées, un énorme bouledogue jaillissait comme un bolide.

Fougeray, instinctivement, recula. Le chien, dressé contre la grille, aboya plus furieusement que jamais.

Par prudence, le détective s’éloigna. Et, ayant tourné la tête, il put voir, à travers la grille, une lumière apparaître dans le jardin. Il fila sans bruit le long de la muraille et, en quelques instants, fut de nouveau auprès de sa motocyclette.

Il attendit. Plus un bruit. Les aboiements du chien avaient cessé.

Presque aussitôt, le crépitement du moteur d’une auto retentit. Fougeray tourna la tête, juste pour voir l’automobile qu’il avait précédemment suivie apparaître hors de la grille de la villa des Souvenirs. Elle passa devant lui à toute vitesse.

Il la laissa prendre quelque avance, et, enfourchant sa moto, fila à sa poursuite.

Cette fois, l’auto se dirigea vers Paris par le plus court chemin.

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— Henri Fougeray la suivit sans peine et la vit s’arrêter devant un magasin de l’avenue de la Grande-Armée, au-dessus duquel il lut :

 

GARAGE DES DEUX AMÉRIQUES

Vente et achat de toutes marques d’automobiles.

 

L’homme qui pilotait le véhicule sauta sur le trottoir. À la clarté d’un réverbère tout proche, Fougeray put constater que c’était le même individu rasé qu’il avait vu précédemment au volant.

Le crépitement du moteur de l’auto devait avoir été entendu de l’intérieur du garage, car le tablier de fer défendant la devanture de l’établissement se releva aussitôt.

L’homme revint sur ses pas et s’assit de nouveau au volant de l’auto qu’il fit rentrer avec lenteur à l’intérieur du magasin. Le tablier de fer fut rabaissé presque immédiatement.

Fougeray, posté sur le trottoir opposé au garage, attendit quelques minutes, puis, s’étant assuré que personne ne ressortait, ce qui semblait prouver que le conducteur de l’auto était un des propriétaires ou employés du garage, s’éloigna en pensant que la piste était bonne.

— Je vais d’abord voir ce qui se passe dans le garage ! pensa-t-il. Après, on examinera la villa !… Voilà qui va me valoir une belle gratification !… Mais gare à ne pas être arrangé comme ce pauvre Coco-Bel-Œil !