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Classiquesen Ligne

IV

HENRI Fougeray était ambitieux. Il était prudent aussi. Mais, cette fois, son ambition l’emporta sur sa prudence. Car si cette dernière l’incita à aller faire son rapport sur sa découverte et à se faire aider, l’ambition lui souffla que son triomphe serait plus complet et sa récompense plus grande s’il parvenait, avant de prévenir quiconque, à démêler seul tous les fils du mystère. Et ainsi ne risquerait-il pas qu’un collègue malin et sans scrupules lui soufflât le bénéfice de ses efforts. (Déjà Fougeray ne se souvenait plus du grand rôle joué par le hasard dans sa découverte ! Il s’en attribuait tout le mérite.)

Sa résolution prise, il regagna le petit appartement qu’il occupait non loin de la place des Ternes, et, ayant garé la motocyclette dans la cour de l’immeuble, procéda à un camouflage soigné de sa personne.

Il remplaça son complet de drap par une cotte bleue de mécanicien, se coiffa d’une casquette usée, changea complètement l’expression de son visage au moyen de quelques traits de crayon, et, s’étant muni d’un pistolet automatique, d’une petite lampe électrique portative et d’un attirail complet de cambrioleur, pinces, fausses clés, crochets et rossignols, se dirigea vers l’avenue de la Grande-Armée.

Tout en marchant, il réfléchissait qu’il eût mieux valu, sans doute, attendre au lendemain afin d’étudier à loisir les lieux, mais, d’autre part, plus vite l’« affaire » serait amorcée, mieux cela vaudrait.

Le Garage des Deux Amériques était situé à la base d’une maison de briques à deux étages, contiguë elle-même à une bâtisse en construction. Circonstance qui devait grandement faciliter les projets de Fougeray.

Ce fut un jeu pour lui de se glisser à travers la palissade de bois entourant le chantier. Avançant sans bruit à travers les tas de matériaux, il atteignit la muraille qui devait être mitoyenne aux deux maisons. C’était derrière que se trouvait le garage.

L’oreille collée à la paroi de briques, Fougeray écouta. Il n’entendit rien, soit que la muraille fût trop épaisse pour laisser passer aucun bruit, soit qu’en effet le garage fût désert.

À une dizaine de mètres en arrière de la chaussée, une petite fenêtre garnie d’une grille en croix était percée dans la muraille et devait donner à l’intérieur du garage.

Fougeray, s’aidant d’une échelle laissée par les maçons, l’atteignit et essaya de voir à travers la vitre dont elle était munie. Il ne vit que les ténèbres.

Il eut une dernière hésitation, puis redescendit de son échelle et se dirigea vers la muraille occupant le fond du terrain où allait s’élever la maison en construction. En quelques secondes, il l’eut escaladée et se trouva dans la petite cour de l’immeuble abritant le Garage des Deux Amériques.

À sa droite, il distingua la porte de derrière du garage. Il écouta encore, n’entendit rien, et, à l’aide de ses fausses clés, eut rapidement ouvert le battant. Il le referma sur lui.

Il pressa alors le bouton de sa lampe électrique et vit qu’il se trouvait dans une petite pièce encombrée de caisses et de caissettes de toutes sortes. Sur une table, Fougeray, avec un frémissement de joie, aperçut un écrou en matière translucide, semblable à celui ramassé par le petit pâtissier.

Ainsi, il ne s’était pas trompé ! Jusqu’alors, il avait conservé un faible doute, n’osant croire à sa chance. Maintenant, il était rassuré.

Face à la porte par laquelle il avait pénétré dans la pièce, il vit une autre ouverture par où filtrait une faible lueur. Il s’y engagea et fut dans le garage.

Une ampoule électrique, suspendue par son fil au plafond, éclairait doucement le magasin.

Fougeray regarda autour de lui. Le garage n’était pas très garni : il contenait juste deux autos : la grise, celle que le policier avait suivie, et une autre, plus grande, mais dont une roue manquait et dont la carrosserie était dans un état de vétusté complet.

« Celle-là est ici pour garnir ! » pensa Fougeray.

Des outils traînaient sur le sol, parmi d’épaisses flaques d’huile. Dans un angle, plusieurs enveloppes de pneumatiques, éraillées, crevées, fendues, étaient empilées. Des affiches de grandes marques d’autos étaient accrochées le long des murailles lépreuses.

Le Garage des Deux Amériques, vraiment, ne payait pas de mine !

D’un coup d’œil, Fougeray vit qu’il n’avait rien à glaner d’intéressant de ce côté.

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Mais, tout près de lui, un escalier tournant, qu’il n’avait pas vu tout d’abord, attira son attention. Il aboutissait à une sorte de boîte cubique, de 2 m 50 de côté, aménagée dans la hauteur du magasin et soutenue, d’un côté par la muraille, et, de l’autre, par deux colonnes de fonte.

L’on y accédait par une trappe aménagée dans le plancher, juste au-dessus de l’escalier de fer.

Fougeray recula de quelques pas et examina du regard l’étrange réduit. Il put voir qu’une de ses faces était percée d’une petite fenêtre à travers laquelle il lui sembla distinguer la lueur d’une lampe.

« Ce doit être leur chambre à coucher ! » pensa-t-il.

Audacieusement, il gravit sans bruit les marches de fer et, arrivé sous la trappe, qui était rabattue, crut entendre un ronflement. Il redescendit et regagna la petite pièce qu’il avait traversée avant d’entrer dans le garage.

Il en referma la porte sur lui, et le plus doucement qu’il put, entreprit d’ouvrir une des caisses. Il y parvint sans difficulté et mit à découvert des écrous, des bielles, des cylindres formant évidemment les parties d’un moteur et faites avec la même matière translucide trouvée aux alentours du cadavre de Jacques Milcent.

« Décidément leur compte est bon, à mes gentilshommes garagistes ! » pensa Fougeray en frémissant de joie.

Une seconde réflexion modéra son enthousiasme !

Rien ne prouvait, somme toute, que les deux hommes fussent les assassins de Jacques Milcent et des autres disparus !… Il se pouvait qu’ils ne fussent pas les seuls détenteurs de l’étrange matière !

S’il en était ainsi, non seulement il n’y avait rien de fait, mais encore l’arrestation manquée des deux garagistes n’aboutirait qu’à donner l’éveil aux criminels. Et lui, Fougeray, récolterait un blâme !…

Non ! Il fallait continuer les recherches jusqu’à obtention d’une preuve indéniable de la culpabilité des propriétaires de l’auto grise… s’ils étaient coupables.

Fougeray résolut de s’introduire dans la villa de Chaville, persuadé que, là, il trouverait le mot de l’énigme.

Toujours sans bruit, il se mit en devoir de remettre en place le couvercle de la caisse qu’il avait ouverte, non sans avoir empoché un boulon, comme pièce à conviction.

Il avait presque terminé sa besogne lorsqu’il eut la sensation obscure, mais nette, qu’il était observé.

Il se retourna et pâlit.

Un homme était derrière lui, un revolver braqué sur sa nuque, et le regardait ironiquement.

Fougeray, saisi, reconnut le chauffeur de l’auto grise.

— Continuez ! Continuez ! fit l’inconnu avec un fort accent anglais. Je vois, monsieur, que vous êtes un homme consciencieux, et je me permets de vous en féliciter !…

— Ne me faites pas de mal ! dit Fougeray en prenant un accent canaille. J’venais pour barboter quelque chose et j’ai rien trouvé !… J’allais m’défiler quand qu’vous êtes venu !

L’inconnu lui lança un coup d’œil sarcastique :

— Nous allons voir cela ! dit-il. Ho ! Basilio, mon ami ! Arrive et fouille un peu les poches de ce gentleman !

Un second individu apparut. Celui-là même que Fougeray, quelques heures auparavant, avait vu ramasser la caisse tombée de l’auto.

Il était revêtu d’un pyjama de satinette rouge qui lui donnait, dans la pénombre de la petite pièce, un aspect diabolique.

Sans un mot, il explora les poches du policier et, en plus des instruments de cambriolage, y découvrit le browning et les deux boulons.

— Vous vouliez conserver des souvenirs, hé ? fit l’homme au revolver. Très drôle !

« Eh bien, mon garçon, il est mauvais d’être trop curieux. Mais il est excellent de l’être modérément. Ce qui est notre cas. Nous allons donc vous prier de satisfaire la nôtre, de curiosité, et de nous dire qui vous êtes… si vous ne voulez pas subir un sort malencontreux… très malencontreux !…

— Comme Bourfin, n’est-ce pas ? ne put s’empêcher de dire le policier, étourdiment.

— Yes, comme Bourfin. Il paraît que vous le connaissez, hé ? Très bien !…

— Monsieur nous a vus, ce soir, je veux dire hier soir, lorsque nous sommes allés là-bas ! s’écria le second individu. Je le reconnais ! C’est lui que tu as manqué d’écraser, Dawes !

— Damn’d’ ! Mais oui ! C’est son visage !… grommela Dawes. Eh ! mon garçon ! Tu vas tout de suite nous dire comment et pourquoi tu t’es introduit ici, tu entends, sinon…

— Voyons, Dawes ! intervint l’homme au pyjama rouge.

— Au diable, Basilio ! Je te l’ai dit, tu n’es qu’une poule mouillée ! Tu ne comprends pas qu’il est de la police et qu’il va nous perdre, si nous n’y mettons pas ordre ?

— Tu entends, l’homme ? Ton nom ? D’où viens-tu ? Comment as-tu fait pour nous découvrir ? Parle, by hell, ou bien, tu t’en iras comme les autres !

— Voyons, Dawes ! En admettant qu’il soit de la police, qu’importe ? S’il avait une certitude, nous serions déjà arrêtés, et tu sais bien que nous n’avons rien à nous reprocher !… Il n’y a qu’à l’enfermer pendant quelque temps, jusqu’à ce que nous ayons fait ce que nous avons à faire… Ce ne sera pas long !…

— Si je t’écoute, oui ! Mais tu connais mon opinion ! Je veux faire ce dernier coup, que cela te plaise ou non !

— Mais tu vois bien que nous sommes épiés !… Cela fait le deuxième !…

— Je m’en moque ! Rien ne peut m’empêcher d’en finir avec l’autre !… Et j’ai…

— Je te tuerai plutôt, entends-tu, Dawes ! gronda l’homme au pyjama avec une intonation qui fit frémir son interlocuteur.

Dawes parut se calmer :

— C’est bien ! dit-il. Je ferai comme tu voudras ! Mais rappelle-toi, Basilio, que c’est notre principale vengeance que nous abandonnons ! Et je ne parle pas des centaines de mille francs que…

— Nous sommes assez riches ! Et je te dédommagerais sur ma part, Dawes !… Il faut que je te quitte ! J’ai ta promesse que tu n’entreprendras rien contre celui que tu sais ?

— Tu l’as ! assura Dawes sans conviction.

— Merci ! Quant au prisonnier, laisse-le en paix. Enferme-le simplement dans la cachette d’en bas. Dans quarante-huit heures, nous le relâcherons et il fera ce qu’il voudra !

— Mais oui ! grommela Dawes, en haussant les épaules. En attendant, sois assez bon pour me le ligoter avant de t’en aller, tandis que je le tiens en respect !

Basilio, sans mot dire, alla prendre un mince câble de fer dans le garage.

Fougeray frissonna en constatant que ce câble était semblable à celui que l’on avait trouvé autour des chevilles des disparus

En un clin d’œil, Basilio eut entravé solidement pieds et poings du prisonnier. Puis il disparut dans le garage.

Dawes, qui avait remis son revolver dans sa poche, alluma une courte pipe de bois et, en silence, se mit à fumer. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées qu’un élégant gentleman enveloppé d’une pelisse, des souliers vernis aux pieds, un chapeau haut-de-forme le coiffant, apparut dans la petite pièce. C’était Basilio.

Il échangea quelques mots à voix basse avec Dawes et sortit par la porte de la cour.

— À nous deux, maintenant ! grommela Dawes, dès qu’il fut seul avec le policier. Je ne suis pas un imbécile comme mon associé, moi ! Et il va bien falloir que tu te confesses, mon garçon, si tu ne veux pas m’obliger à des extrémités fâcheuses pour toi ! Tu entends ?

— Je n’ai rien à dire, sinon qu’il vaut mieux pour vous me laisser en liberté, si vous ne voulez pas… commença Fougeray d’une voix ferme. Car il ne comprenait que trop l’inutilité de feindre davantage.

Dawes l’interrompit en haussant les épaules.

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— Tu veux faire l’imbécile, mon garçon ? Comme tu voudras !… Nous allons voir cela !

Il disparut dans le garage d’où il revint avec un grossier sac de jute.

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Le bandit devait être doué d’une force musculaire peu commune, car, sans effort apparent, il souleva Fougeray et l’introduisit dans le sac dont il attacha l’orifice sur lui.

Fougeray se sentit soulever, emporter. Puis, brusquement il fut précipité sur un plancher qui craqua sous son poids.

Au-dessus de sa tête, il entendit un bruit sourd, puis plus rien.

Aux vagues lueurs qu’il avait entrevues à travers l’épaisse étoffe du sac succéda l’obscurité complète. Et, peu après, Fougeray ressentit une lourdeur à la tête, une difficulté croissante à respirer. Il se contorsionna, et, sous lui, de tous côtés, à ses pieds, à sa tête, au-dessus de lui, se sentit environné par une paroi de bois. Il était enfermé dans une caisse.

Un ronflement tout proche ébranla violemment sa prison et le fit tressaillir. Une secousse projeta sa tête contre les planches qui l’entouraient. Il sentit qu’il était entraîné.

Il comprit tout : Dawes l’avait tout simplement placé dans un coffre dissimulé sans doute sous la banquette de l’auto grise. Et maintenant, il l’emmenait, pour mieux le tenir à sa merci.

Mais où ? Où ? Mais à la villa de Chaville, sûrement !

Fougeray, haletant, sentit qu’on manœuvrait l’auto. Le véhicule avança doucement, recula, avança encore, stoppa. Puis, brusquement, il démarra et fila à toute allure.