V
HENRI Fougeray ne s’était pas trompé, ainsi qu’il devait s’en rendre compte par la suite.
Après un pas de temps qu’il évalua à plusieurs heures, mais qui, en réalité, n’excéda point quarante minutes, l’auto s’arrêta.
Fougeray, haletant, la sueur coulant de chaque pore de sa peau, la langue et la gorge sèches et brûlantes, vit soudain s’ouvrir la partie supérieure du coffre où il avait été enfermé.

À travers la toile du sac qui l’enserrait, une bouffée d’air frais parvint à ses poumons : il respira. Tout aussitôt, il se sentit saisir brutalement, soulever et rejeter en arrière. Dawes l’avait placé sur son épaule.
Il comprit que le mystérieux individu traversait le jardin en entendant des crissements de sable et de gravier.
Dawes, car c’était lui, s’arrêta, le temps d’ouvrir une porte, et, après quelques pas, gravit un escalier. Dix-neuf marches, exactement. Fougeray les compta. Il entendit l’homme qui le portait ouvrir plusieurs portes, et fut enfin déposé sans douceur sur un plancher.
Le sac qui l’enveloppait fut ouvert. Et Dawes, ironique, le sortit du linceul de jute.
De ses yeux que la lumière faisait clignoter, Fougeray vit qu’il se trouvait dans une vaste pièce dont les deux fenêtres étaient dissimulées par d’épais rideaux. Contre la muraille un singulier objet était posé. C’était une sorte de cylindre, long d’un peu moins d’un mètre et dont le diamètre atteignait environ trente centimètres. À sa base, un tuyau s’enroulait autour d’une spire hélicoïdale percée de trous en forme d’entonnoirs. Et la spire se terminait par un anneau auquel était attaché un long câble d’acier, semblable à celui qui ligotait le policier.
Mais les détails de l’étrange engin étaient difficiles à saisir, car la machine tout entière, cylindre, tuyau, spires, était faite avec la matière transparente dont on avait trouvé des débris autour du cadavre de Jacques Milcent.
Non loin de l’engin, une étagère de verre était fixée au mur et supportait plusieurs flacons de cristal coloré, qui voisinaient avec une boîte de fer-blanc.
Et c’était là, avec une table et deux chaises paillées, tout l’ameublement de la pièce. Une grosse ampoule électrique, suspendue au plafond, répandait une clarté crue ; le silence était complet.
Dawes, qui était revêtu d’un imperméable d’étoffe noire, s’en débarrassa en le jetant négligemment sur le plancher.
— Maintenant, mon garçon, tu es entièrement à ma merci ! maugréa-t-il en se penchant vers Fougeray. Et je ne vais pas finasser avec toi !… Nous…
Le bandit s’interrompit pour prendre la bouteille de cognac posée sur la table et se verser un verre à bordeaux plein d’alcool. Il le but, fit claquer sa langue, et poursuivit :
— Non, je ne finasserai pas !…
« C’est bien nous qui avons enlevé et envoyé au diable les canailles qui ont été retrouvées aux quatre coins du monde. Et c’est nous qui nous sommes débarrassés de ce chien de policier, ton acolyte, qui était venu mettre le nez dans nos affaires. Nous l’avons raté, j’ai su cela, mais il n’en vaut guère mieux.
« Écoute-moi avec attention. Ou tu répondras d’une manière satisfaisante à mes questions, et, dans ce cas, tu resteras trois ou quatre jours ici, le temps de nous mettre en sûreté, ou bien tu te tairas.
« En ce cas, l’on te retrouvera, ou l’on ne te retrouvera pas, dans quelque coin d’Europe, d’Afrique ou d’ailleurs, avec une corde aux chevilles. Comme les autres. Donc, tu… »
Dawes s’interrompit et tressaillit violemment. Pendant quelques secondes, Fougeray le vit qui écoutait, l’œil fixe, toute son attention concentrée dans ses oreilles.
— C’est lui ! maugréa-t-il en anglais, langue que le policier comprenait. Hell !
Il se dressa, et, précipitamment, souleva le prisonnier qu’il alla porter dans un placard faisant face aux fenêtres :
— Nous reprendrons cela tout à l’heure ! siffla-t-il. C’est mon idiot d’associé !…
La porte fut refermée sur Fougeray qui se trouva dans l’obscurité. Presque aussitôt, il entendit un bruit de pas et ces mots, prononcés par Dawes :
— Qu’est-ce que tu viens faire ici, Basilio ?
— Et toi, pourquoi y es-tu ? Je venais détruire notre dernière machine, afin que tu n’aies pas la tentation de t’en servir !
— Je m’en servirai ou ne m’en servirai pas, cela me regarde ! gronda Dawes. En tout cas, tu n’y toucheras pas !
Un court silence suivit. Fougeray, qui avait distingué un rai de lumière non loin de lui, se tordit dans ses liens et parvint à approcher son œil de la lueur. Elle filtrait le long de l’arête verticale de la porte du placard servant de prison au policier.
Fougeray, frémissant, distingua les deux hommes debout, qui s’affrontaient dans une attitude de défi et de menace. Basilio était revêtu de sa pelisse. Il avait gardé sur la tête son chapeau haut-de-forme et serrait ses poings gantés. Dawes, blême, les deux mains dans les poches de son veston, une lueur féroce dans son œil bleu, guettait son associé.
— Écoute, Dawes, dit enfin Basilio d’une voix serrée, tu sais que c’est grâce à moi que nous avons réussi à atteindre notre but, à nous venger et à devenir riches. Nos ennemis sont tous morts…
— … À l’exception de ce chien de Guerald ! Je…
— Tu sais que j’aime sa fille, que nous sommes fiancés, que je t’ai offert un dédommagement… Voyons, Dawes, je ne puis laisser assassiner mon beau-père !
— Il ne l’est pas encore ! Et c’est moi qui me chargerai de la chose ! Tu n’as rien à y voir ! Guerald m’a volé mon procédé de coloration du verre… un procédé que l’on cherchait depuis des siècles !… Il doit payer ! Toi, voyage, et reviens dans huit jours… Tout sera fini !
« Et, par surcroît, tu hériteras de ce voleur ! Et ta conscience si délicate… ah ! ah ! n’aura rien à te reprocher !
— Si, car je saurai ! Et, puisque je peux t’empêcher de commettre ce crime, je…
— Commettre ce crime ? Hé ? Ah ! ah ! ah ! ah ! Et les autres ? Ce que tu appelais encore il y a huit jours des exécutions !… Dommage pour Bernardeau, pour Milcent, pour Hencocq, Fesquard et Gordier, qu’ils n’aient pas eu de filles à marier, hé ? Et que nous ne nous trouvions pas en Turquie ! Tu les aurais toutes épousées, sans doute… mais elles n’auraient pas voulu de toi, car tu serais resté gueux, hé ? Si nous n’avions pas procédé à ce que tu appelais des exécutions et que tu nommes maintenant un crime, tu serais toujours dans la misère… et moi aussi !
« Laissons cela !… Guerald est un voleur et un faussaire : il doit mourir ! Voilà !
— Dawes ! gronda Basilio, avançant d’un pas.
— Quoi ? gouailla Dawes, provocant.
— Je ne supporterai pas…
— Tu supporteras ! Nous nous sommes associés pour faire cela ! Si tu es devenu amoureux comme un idiot, ce n’est pas de ma faute ! Il fallait attendre quelques semaines de plus, et, aussi bien, Guerald aurait pu être notre premier gibier ! Assez là-dessus !…
« C’est grâce aux renseignements que tu as recueillis en fréquentant sa maison que je vais réussir ! Dans quarante-huit heures, Guerald voguera comme les autres, et tu pourras aller consoler la charmante Denise et lui demander à combien se monte son héritage ! Je ne te demanderai pas un cent…
— Dawes ! Tais-toi ! Je ne sais ce qui me retient de…
— Ne te gêne pas ! Les lâches et les imbéciles, je les méprise !… Va voir ta douce fille de voleur… Un beau parti, ma foi, et qui te…
— Ah ! misérable !
Tremblant, la gorge sèche, le sang battant ses tempes, Fougeray vit Basilio se ruer sur son « associé » et s’écrouler instantanément en poussant un cri rauque : Dawes lui avait traîtreusement plongé dans la poitrine le couteau qu’il dissimulait dans sa poche.
— Je crois que tu partiras avant ton beau-père ! ricana-t-il en se penchant sur le corps de sa victime.
Mais Basilio, d’un sursaut, se redressa.
Prompt comme la foudre, il arracha le couteau planté entre ses côtes et, d’un revers furieux, en trancha la gorge de son ennemi.

L’artère carotide sectionnée net, Dawes s’affaissa parmi des flots de sang.
Pendant quelques instants, ses râles et ceux de Basilio se répondirent dans le silence.
Fougeray avait tout vu, tout entendu.
D’un sursaut, il se mit debout, et, appelant à lui toutes ses forces, enfonça d’un furieux coup d’épaules la porte du placard. Son élan fut si violent qu’il alla s’étaler au dehors, dans la pièce.
— Vous… vous étiez là ? souffla Basilio, dressé sur son séant, les yeux hagards.
— Oui !… Je vais vous panser !… Mais il faut me délier ! Attendez ! Ne bougez pas ! Je vais m’approcher de vous !
Rampant sur le plancher, Fougeray eut rapidement rejoint Basilio contre qui il se plaça.
Le blessé, dont la pelisse était déjà toute raidie par le sang l’imbibant, sembla trouver de nouvelles forces pour débarrasser le policier des liens d’acier qui l’entravaient.
Libéré, Fougeray s’agenouilla auprès de Basilo :
— Je vais vous panser… répéta-t-il. Où…
— Non. C’est inutile ! J’en ai pour quelques minutes à peine. Il n’y a rien à faire !… Écoutez-moi plutôt ! Et puissé-je avoir le temps de… tout vous dire !… Écoutez-moi !… Vous êtes de la police, n’est-ce pas ?
— Oui. Inspecteur Henri Fougeray ! fit sobrement le détective.
— Écoutez-moi… Je me nomme Basilio Larga !… J’étais… je suis ingénieur mécanicien.
C’est moi qui ai inventé l’appareil que vous voyez là !…
Et Basilio Larga, d’un geste las, désigna le bizarre cylindre qu’avait remarqué Fougeray.
— C’est une turbine aspiratrice, mue par l’électricité de l’air… Elle développe, sous un faible volume, une énergie de plus de 400 HP… Elle aspire l’air par un conduit situé à sa partie supérieure et, grâce à la réaction ainsi produite, peut s’élever à plusieurs milliers de mètres dans l’atmosphère et enlever un poids considérable. C’est une véritable fusée mécanique. Nous…
— Ah ! je comprends ! ne put s’empêcher d’interrompre Fougeray. Vous… vous attachiez les corps de vos victimes à votre appareil et les lanciez ainsi dans l’espace !… Mais, si votre turbine est faite d’un métal transparent, comment n’a-t-on pas vu les cadavres ?
— Nous… Nous enlevions nos ennemis, nous les assommions et, une fois qu’ils étaient insensibles, nous leur injections dans les veines un liquide inventé par mon… par Charles Dawes… qui est un chimiste extraordinaire… Ce liquide a pour effet de rendre les tissus cellulaires, quels qu’ils soient, perméables aux rayons lumineux ! Et cela pendant plusieurs jours !… Vous comprenez ?
— Très bien ! assura Fougeray, haletant, car la voix de Basilio Larga devenait de plus en plus faible.
— Oui… reprit-il, en haletant, nous nous sommes connus à Paris, dans un asile de nuit, moi et Dawes… Nous avions tous deux à nous plaindre des hommes !
« Lui, le banquier Bernardeau l’avait fait jouer à la Bourse et avait réussi, par des manœuvres légales mais malhonnêtes, à lui voler sa fortune entière, et l’avocat Milcent, auquel il s’était adressé pour se faire rendre justice, avait soi-disant égaré ses dossiers, mais, en réalité, les avait remis à Bernardeau… Et moi, qui avais déposé mes modèles de turbines à oxygène au ministère de la Marine, à Paris, j’avais eu la déception de les voir copiés par le fabricant d’automobiles Henri Gordier à qui M. Fesquard, par l’entremise du journaliste Hencocq, les avait communiqués !… Vous comprenez ?
« Moi et Dawes, nous avions été volés, dupés, ruinés, et sans pouvoir rien faire !
« Nous unîmes nos efforts. Nos économisâmes quelque argent et je pus mettre au point mes inventions de la turbine aérienne et de mon métal invisible !…
« Dawes, lui, inventa son sérum rendant les cellules perméables à la lumière…
« Et nous enlevâmes nos ennemis… nous leur prîmes leur argent, leurs dossiers. Nous les transportâmes ici, ligotés et bâillonnés. Nous leur injectâmes le sérum inventé par Dawes et nous les attachâmes, nus, par une corde d’acier, à ma turbine aérienne qui les emporta dans l’espace au gré des vents…
« À chaque turbine était fixée une bombe de dynamite munie d’un mouvement d’horlogerie qui devait, après un laps de temps donné, éclater et détruire les appareils, ce qui devait avoir pour résultat de précipiter les cadavres sur le sol. Il en fut ainsi… Vous le savez !…
« Votre collègue Bourfin eut le même sort ; mais, lui, nous négligeâmes de le tuer… Ou plutôt, ce fut moi qui reculai devant cet assassinat… Il ne m’avait rien fait, cet homme. Il avait seulement accompli son devoir…
« Je le lançai dans l’atmosphère évanoui seulement… et il eut la chance de tomber dans les roseaux de la Seine… mais fou.
— Mais, pourquoi vous êtes-vous battu avec votre… associé ? demanda Fougeray, si effaré qu’il en oubliait l’état de son interlocuteur.
— Parce que nous devions nous venger du dernier de nos… spoliateurs… de M. Guerald, fabricant de vitraux, qui avait volé… oui… volé… à Dawes, son procédé de coloration du verre… un procédé unique qui a fait la fortune et la renommée de Guerald…
« Seulement, moi, qui m’étais fait présenter au verrier pour préparer son enlèvement, je m’épris de sa fille… Elle m’aima. Nous devions nous marier… et c’est pourquoi je suppliai Dawes d’épargner Guerald… Il refusa… nous nous battîmes… Oui !… et il est mort, et je vais mourir moi-même…
« Voulez-vous me passer cette fiole… de verre… qui est dans… le placard ?… Elle contient un cordial… car j’ai encore des révélations à vous faire !… Sur la planche, à gauche !
— Mais oui !
Et Fougeray s’élança vers le placard où il prit un petit flacon de verre opaque, bouché par une capsule de cuivre.
— Voulez-vous que je vous l’ouvre ? demanda-t-il au blessé.
— Non ! refusa Larga, d’une voix faible. Donnez !
Il saisit la fiole et, se redressant, l’œil luisant, la projeta, d’un suprême effort, sur la turbine aérienne accotée contre la muraille, à quelques pas de lui.
Une explosion sourde et violente retentit, cependant que, de toutes parts, des débris de plâtre et de tuiles jaillissaient. Le flacon était rempli de nitro-glycérine.
… Atteint à la tête par un éclat de brique, Henri Fougeray fut retrouvé évanoui, dans les décombres de la villa. Basilio Larga était mort. Et, des merveilleuses inventions, il ne restait rien. L’explosion avait pulvérisé la turbine aérienne aussi bien que les flacons contenant les sérums rendant les corps perméables à la lumière…

Rien…
Et lorsque Fougeray, revenu à lui, – il n’était que légèrement blessé, – fit connaître les révélations de Basilio Larga, ni le public, ni les savants, ne le crurent. On traita son récit de roman.
Et, encore maintenant, il n’existe pas de solution officielle au mystère des cinq disparitions. Fougeray n’a reçu ni gratification, ni avancement…
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
FIN.