Scène première
Comment ! Comment ! Qu’est-ce que vous chantez !
C’est comme je vous le dis, monsieur le docteur !
C’est pas possible ! Il dort encore !
Chut ! Plus bas, monsieur !
Il dort encore !
Oui, monsieur, je n’y comprends rien ! Monsieur le docteur qui est toujours debout à huit heures ; voici qu’il est midi…!
Eh bien ! en voilà un noceur de carton !
Monsieur a dit ?
Rien, rien ! C’est une réflexion que je me fais.
Ah ! c’est que j’avais entendu : « noceur » !
Pardon ! j’ai ajouté : « de carton ».
Mais, ni de carton, ni autrement ! Ah ! ben, on voit que monsieur ne connaît pas monsieur ! Mais je lui confierais ma femme, monsieur !
Aha ! Vous êtes marié !
Moi ? Ah ! non alors !… Mais c’est une façon de parler !… pour dire que s’il n’y a pas plus noceur que monsieur…!
Oui, eh bien ! en attendant, si vous donniez un peu de jour ici ; il fait noir comme dans une taupe.
Oui, monsieur.
Ah !
Mais, qu’est-ce qu’il y a eu donc ?
Eh bien ! pour du désordre…!
Mais, qu’est-ce que monsieur a bien pu faire pour mettre tout ça dans cet état !
Le fait est…!
À moins d’être saoul comme trente-six bourriques !
Eh ! ben, dites donc, Étienne !
Oh ! ce n’est pas le cas de monsieur ! Un homme qui ne boit que de l’eau de Vichy !… et encore il l’allonge !… avec du lait !
Ah ! là là ! Qu’est-ce que c’est que ce pouf ? Pas élégant !
Oh ! c’est provisoire ! Madame est en train de faire une tapisserie pour. Alors, en attendant, on met ce tapis dessus. (D’un geste circulaire, indiquant tous les meubles en désordre.) Non, mais, regardez-moi tout ça !
Ah !… et ça !
Oh !… Un chapeau neuf, monsieur !
On ne le dirait pas !
Vraiment, moi qui ai la mise-bas de monsieur ! si c’est comme ça qu’il arrange mes futures affaires !…
C’est pas tout ça ! Je voudrais bien voir votre maître ; il me semble que ce ne serait pas du luxe de le réveiller à cette heure-ci.
Dame, si monsieur en prend la responsabilité !
Je la prends.
Soit !… Mais alors, avec des bruits normaux.
Qu’est-ce que vous entendez par des bruits normaux ?
C’est monsieur qui les appelle comme ça. C’est, par exemple, de ne pas aller lui tirer un coup de canon dans les oreilles.
Je vous assure que je n’ai pas l’intention…!
Mais, au contraire, de le réveiller petit à petit ; par des bruits doux et progressifs, en chantonnant, par exemple !… Nous pourrions chantonner, monsieur ?
Si vous voulez.
D’abord doucement ; et puis en augmentant.
Il n’y a pas un air spécial ?
Non ! par exemple, tra la la la la la.
Tiens, vous connaissez ça ?
C’est le seul air que joue madame au piano, alors, à force de l’entendre …!
Eh bien ! allons-y !… Justement, c’est un air matinal !…
Doucement pour commencer, hein !
Entendu ! Entendu !
Mongicourt[2] |
Étienne |
Paresseuse fille |
Tralala lalalaire Chanté à Mongicourt.
Moi, j’sais pas les paroles |
Tralala lalalaire
Tralala lala
Tralala lala…
Chut !
… laire… Quoi ?
J’ai entendu comme un grognement d’animal.
C’est monsieur qui se réveille.
Ah ? bon !…
Hoon !
Petypon !
Monsieur !
Hé ! Petypon !
Hoon ?
Eh ! ben, mon vieux !
Hoon ?
Tu ne te lèves pas ?…
Quelle heure est-il ?
Ah çà ! mais !… on dirait que la voix ne vient pas de la chambre…
C’est vrai ! ça sort comme qui dirait de notre dos.
Où es-tu donc ?
Hein ? Quoi ? Dans mon lit !
Mais c’est de là-dessous que ça sort !
Mais oui !
Ah !
Eh bien ! qu’est-ce que tu fais là ? (Petypon ouvre les yeux, tourne la tête de leur côté et les regarde d’un air abruti. Mongicourt, pouffant, ainsi qu’Étienne.) Ah ! ah ! ah ! Elle est bien bonne !
Ah ! tu m’embêtes !
Eh ! Petypon ?
Eh ! bien, quoi ? (Il se remet sur son séant et va donner de la tête contre le dossier du canapé.) Oh !… mon ciel de lit qui est tombé !
Son ciel de lit ! Ah ! ah ! ah !
Qu’est-ce que tu fais sur mon lit, toi ?
C’est ça que tu appelles ton lit, tu es sous le canapé.
Quoi ! je suis sous le canapé ! Qu’est-ce que ça veut dire : « Je suis sous le canapé » ? Où ça, le canapé ?
Tiens, si tu ne le crois pas !
Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Qui est-ce qui m’a mis ce canapé sur moi ?
Tu ferais mieux de demander qui t’a mis dessous.
Allons, retire-moi ça ! (On relève complètement le canapé, contre lequel Petypon, qui s’est remis sur son séant, reste adossé, l’air épuisé.) Oh ! que j’ai mal à la tête !
Aha ! C’est bien ça !
Est-ce qu’il fait jour ?
Oui ! (Un temps.) encore un peu ! (Un temps.) Mais, dépêche-toi, si tu veux en profiter.
Oh ! la la, la la ! (À Mongicourt.) Ah ! mon ami !
Ah ! oui ! il n’y a pas d’autre mot.
Monsieur veut-il que je l’aide à se lever ?
Étienne !…
Monsieur n’a pas l’intention de rester toute la journée par terre ?
Quoi, « par terre » ? Si ça me plaît d’y être ? Je m’y suis mis exprès tout à l’heure !… parce que j’avais trop chaud dans mon lit ! Ça me regarde !
Ah ! oui, monsieur. (À part.) seulement, c’est une drôle d’idée.
Et maintenant, je me lève parce que ça me plaît de me lever ! Je suppose que je n’ai pas besoin de vous demander la permission ?
Oh ! non, monsieur… (À part.) Ce qu’il est grincheux quand il couche sous les canapés !
C’est assommant d’être vu par son domestique dans une position ridicule ! (Sans transition.) Oh ! que j’ai mal à la tête !
Monsieur ne veut pas déjeuner ?
Ah ! non. (Avec dégoût.) Ah ! Manger ! Huah !… Je ne comprends pas qu’on mange.
Bien, monsieur.
Ah !… Où est madame ?
Madame est sortie ! Elle est allée jusque chez M. le vicaire de Saint-Sulpice.
Toujours imbue de religion, ta femme ?
Ah ! oui !… et de surnaturel. Ne s’imagine-t-elle pas maintenant qu’elle est voyante ? Enfin ! (À Étienne qui, près de lui et tout souriant, approuve de la tête ce qu’il dit.) Eh ! ben, c’est bien, allez !
Oui, monsieur ! (À part, tout en remontant.) Oh ! il est bien bas !