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Classiquesen Ligne

Scène première

MONGICOURT, ÉTIENNE, puis PETYPON.
Au lever du rideau, la scène est plongée dans l’obscurité ; les rideaux de la fenêtre ainsi que ceux de la baie sont fermés. Le plus grand désordre règne dans la pièce ; le canapé est renversé, la tête en bas, les pieds en l’air ; renversée de même à côté, la chaise volante, à un des pieds de laquelle est accroché le reste de ce qui fut un chapeau haut de forme. Sur la table-bureau un parapluie ouvert ; par terre le pouf a roulé ; un peu plus loin gît le tapis de table destiné à le recouvrir. La scène est vide, on entend sonner midi ; puis, à la cantonade, venant du vestibule, un bruit de voix se rapprochant à mesure jusqu’au moment où on distingue ce qui suit :


Voix de Mongicourt.

Comment ! Comment ! Qu’est-ce que vous chantez !

Voix d’Étienne.

C’est comme je vous le dis, monsieur le docteur !

Mongicourt, pénétrant en scène et à pleine voix à Étienne qui le suit.

C’est pas possible ! Il dort encore !

Étienne.

Chut ! Plus bas, monsieur !

Mongicourt, répétant sa phrase à voix basse.

Il dort encore !

Étienne.

Oui, monsieur, je n’y comprends rien ! Monsieur le docteur qui est toujours debout à huit heures ; voici qu’il est midi…!

Mongicourt.

Eh bien ! en voilà un noceur de carton !

Il remonte légèrement vers le fond.
Étienne.

Monsieur a dit ?

Mongicourt.

Rien, rien ! C’est une réflexion que je me fais.

Étienne.

Ah ! c’est que j’avais entendu : « noceur » !

Mongicourt, redescendant même place.

Pardon ! j’ai ajouté : « de carton ».

Étienne.

Mais, ni de carton, ni autrement ! Ah ! ben, on voit que monsieur ne connaît pas monsieur ! Mais je lui confierais ma femme, monsieur !

Mongicourt.

Aha ! Vous êtes marié !

Étienne.

Moi ? Ah ! non alors !… Mais c’est une façon de parler !… pour dire que s’il n’y a pas plus noceur que monsieur…!

Mongicourt, coupant court.

Oui, eh bien ! en attendant, si vous donniez un peu de jour ici ; il fait noir comme dans une taupe.

Étienne.

Oui, monsieur.

Il va à la fenêtre de droite dont il tire les rideaux : il fait grand jour.
Étienne et Mongicourt, ne pouvant réprimer un cri de stupéfaction en voyant le désordre qui règne dans la pièce.

Ah !

Étienne, entre la fenêtre et la table-bureau.

Mais, qu’est-ce qu’il y a eu donc ?

Mongicourt, au milieu de la scène.

Eh bien ! pour du désordre…!

Étienne, gagnant le milieu de la scène en passant devant la table.

Mais, qu’est-ce que monsieur a bien pu faire pour mettre tout ça dans cet état !

Mongicourt (1).

Le fait est…!

Étienne (2).

À moins d’être saoul comme trente-six bourriques !

Mongicourt, sur un ton de remontrance blagueuse.

Eh ! ben, dites donc, Étienne !

Étienne, vivement.

Oh ! ce n’est pas le cas de monsieur ! Un homme qui ne boit que de l’eau de Vichy !… et encore il l’allonge !… avec du lait !

Mongicourt, indiquant le pouf en blanc renversé par terre.

Ah ! là là ! Qu’est-ce que c’est que ce pouf ? Pas élégant !

Étienne, relevant le pouf et le couvrant du tapis de table qui gît près de là.

Oh ! c’est provisoire ! Madame est en train de faire une tapisserie pour. Alors, en attendant, on met ce tapis dessus. (D’un geste circulaire, indiquant tous les meubles en désordre.) Non, mais, regardez-moi tout ça !

Mongicourt, retirant le restant de chapeau du pied de la chaise.

Ah !… et ça !

Étienne, prenant le chapeau des mains de Mongicourt.

Oh !… Un chapeau neuf, monsieur !

Mongicourt.

On ne le dirait pas !

Étienne, remettant la chaise sur ses pieds.

Vraiment, moi qui ai la mise-bas de monsieur ! si c’est comme ça qu’il arrange mes futures affaires !…

Tout en parlant, il est allé déposer le chapeau sur la table-bureau.
Mongicourt.

C’est pas tout ça ! Je voudrais bien voir votre maître ; il me semble que ce ne serait pas du luxe de le réveiller à cette heure-ci.

Étienne, tout en refermant le parapluie qui est grand ouvert sur la table.

Dame, si monsieur en prend la responsabilité !

Mongicourt, il remonte dans la direction de la baie.

Je la prends.

Étienne, remontant rejoindre Mongicourt à la baie.

Soit !… Mais alors, avec des bruits normaux.

Mongicourt (1), blagueur.

Qu’est-ce que vous entendez par des bruits normaux ?

Étienne (2).

C’est monsieur qui les appelle comme ça. C’est, par exemple, de ne pas aller lui tirer un coup de canon dans les oreilles.

Mongicourt, même jeu.

Je vous assure que je n’ai pas l’intention…!

Étienne.

Mais, au contraire, de le réveiller petit à petit ; par des bruits doux et progressifs, en chantonnant, par exemple !… Nous pourrions chantonner, monsieur ?

Mongicourt, bon enfant.

Si vous voulez.

Étienne.

D’abord doucement ; et puis en augmentant.

Mongicourt, blagueur.

Il n’y a pas un air spécial ?

Étienne.

Non ! par exemple, tra la la la la la.

Il chantonne l’air de Faust : « Paresseuse fille. »
Mongicourt, souriant.

Tiens, vous connaissez ça ?

Étienne, avec indulgence.

C’est le seul air que joue madame au piano, alors, à force de l’entendre …!

Mongicourt, remontant (2) jusqu’à la tapisserie qui ferme la baie.

Eh bien ! allons-y !… Justement, c’est un air matinal !…

Étienne, qui (1) a suivi Mongicourt.

Doucement pour commencer, hein !

Mongicourt.

Entendu ! Entendu !

Mongicourt[2]
Étienne
Entonnant à l’unisson

Paresseuse fille
Qui sommeille encor,
Déjà le jour brille
Sous son manteau d’or.

Tralala lalalaire
Tralala lala,

Chanté à Mongicourt.

Moi, j’sais pas les paroles
Alors je chant’ l’air !

Tralala lalalaire
Tralala lala
Tralala lala…

Mongicourt, imposant silence à Étienne qui continue à chanter.

Chut !

Étienne.

laire… Quoi ?

Mongicourt.

J’ai entendu comme un grognement d’animal.

Étienne, en homme renseigné.

C’est monsieur qui se réveille.

Mongicourt.

Ah ? bon !…

Voix de Petypon, toujours invisible du public, — grognement.

Hoon !

Mongicourt, appelant à mi-voix et dans la direction de la chambre du docteur.

Petypon !

Étienne, appelant de même.

Monsieur !

Mongicourt.

 ! Petypon !

Voix de Petypon, nouveau grognement.

Hoon ?

Mongicourt, dos au public.

Eh ! ben, mon vieux !

Voix de Petypon.

Hoon ?

Mongicourt.

Tu ne te lèves pas ?…

Voix de Petypon, ensommeillée.

Quelle heure est-il ?

Mongicourt, se retournant.

Ah çà ! mais !… on dirait que la voix ne vient pas de la chambre…

Étienne, avec un geste du pouce par-dessus l’épaule.

C’est vrai ! ça sort comme qui dirait de notre dos.

Il se retourne.
Mongicourt, cherchant des yeux autour de lui.

Où es-tu donc ?

Voix de Petypon, endormi et bougon.

Hein ? Quoi ? Dans mon lit !

Mongicourt, indiquant le canapé.

Mais c’est de là-dessous que ça sort !

Étienne.

Mais oui !

Ils se précipitent tous deux, Étienne à gauche, Mongicourt à droite, derrière le canapé dont ils soulèvent le dossier de façon qu’il soit parallèle au sol. On aperçoit Petypon en manches de chemise, la cravate défaite, dormant paisiblement, étendu sur le côté droit (la tête côté jardin, les pieds côté cour.)
Étienne et Mongicourt, ahuris.

Ah !

Mongicourt.

Eh bien ! qu’est-ce que tu fais là ? (Petypon ouvre les yeux, tourne la tête de leur côté et les regarde d’un air abruti. Mongicourt, pouffant, ainsi qu’Étienne.) Ah ! ah ! ah ! Elle est bien bonne !

Petypon, se retournant, d’un geste brusque, complètement sur le côté gauche.

Ah ! tu m’embêtes !

Mongicourt.

Eh ! Petypon ?

Il lui frappe sur les pieds.

Petypon, se retournant sur le dos.

Eh ! bien, quoi ? (Il se remet sur son séant et va donner de la tête contre le dossier du canapé.) Oh !… mon ciel de lit qui est tombé !

Il se réétend sur le dos.
Mongicourt, riant, ainsi qu’Étienne.

Son ciel de lit ! Ah ! ah ! ah !

Il relève presque entièrement le canapé en attirant le dossier à lui de façon à découvrir Petypon.
Petypon, sur le dos, regardant Mongicourt debout à ses pieds.

Qu’est-ce que tu fais sur mon lit, toi ?

Mongicourt, gouailleur.

C’est ça que tu appelles ton lit, tu es sous le canapé.

Petypon, sur le dos.

Quoi ! je suis sous le canapé ! Qu’est-ce que ça veut dire : « Je suis sous le canapé » ? Où ça, le canapé ?

Mongicourt, il fait redescendre le dossier du canapé de façon à recouvrir complètement Petypon.

Tiens, si tu ne le crois pas !

Petypon, rageur, se débattant sous le canapé.

Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Qui est-ce qui m’a mis ce canapé sur moi ?

Mongicourt, relevant à moitié le canapé.

Tu ferais mieux de demander qui t’a mis dessous.

Petypon.

Allons, retire-moi ça ! (On relève complètement le canapé, contre lequel Petypon, qui s’est remis sur son séant, reste adossé, l’air épuisé.) Oh ! que j’ai mal à la tête !

Mongicourt, qui a fait le tour du canapé, redescendant extrême gauche et allant s’asseoir (1) sur le canapé.

Aha ! C’est bien ça !

Petypon, tout en se frottant les yeux, d’une voix lamentable.

Est-ce qu’il fait jour ?

Mongicourt, blagueur.

Oui ! (Un temps.) encore un peu ! (Un temps.) Mais, dépêche-toi, si tu veux en profiter.

Petypon (2), se prenant la tête lourde de migraine.

Oh ! la la, la la ! (À Mongicourt.) Ah ! mon ami !

Mongicourt.

Ah ! oui ! il n’y a pas d’autre mot.

Étienne, descendant (3) à droite du canapé.

Monsieur veut-il que je l’aide à se lever ?

Petypon, à part, sur un ton vexé.

Étienne !…

Étienne.

Monsieur n’a pas l’intention de rester toute la journée par terre ?

Petypon.

Quoi, « par terre » ? Si ça me plaît d’y être ? Je m’y suis mis exprès tout à l’heure !… parce que j’avais trop chaud dans mon lit ! Ça me regarde !

Étienne, bien placide.

Ah ! oui, monsieur. (À part.) seulement, c’est une drôle d’idée.

Il ramasse la redingote de Petypon qui traînait par terre.

Petypon, se levant péniblement, aidé par Mongicourt.

Et maintenant, je me lève parce que ça me plaît de me lever ! Je suppose que je n’ai pas besoin de vous demander la permission ?

Étienne, tout en secouant la redingote.

Oh ! non, monsieur… (À part.) Ce qu’il est grincheux quand il couche sous les canapés !

Il met la redingote sur le bras du canapé.
Petypon, maugréant, à Mongicourt.

C’est assommant d’être vu par son domestique dans une position ridicule ! (Sans transition.) Oh ! que j’ai mal à la tête !

Il se prend la tête.
Étienne (3), d’un ton affectueux.

Monsieur ne veut pas déjeuner ?

Petypon (2), comme mû par un ressort.

Ah ! non. (Avec dégoût.) Ah ! Manger ! Huah !… Je ne comprends pas qu’on mange.

Étienne, dégageant vers la droite.

Bien, monsieur.

Petypon.

Ah !… Où est madame ?

Étienne, qui a débarrassé la table du parapluie et du chapeau, revenant avec ces objets dans les mains.

Madame est sortie ! Elle est allée jusque chez M. le vicaire de Saint-Sulpice.

Mongicourt.

Toujours imbue de religion, ta femme ?

Petypon, à Mongicourt.

Ah ! oui !… et de surnaturel. Ne s’imagine-t-elle pas maintenant qu’elle est voyante ? Enfin ! (À Étienne qui, près de lui et tout souriant, approuve de la tête ce qu’il dit.) Eh ! ben, c’est bien, allez !

Étienne.

Oui, monsieur ! (À part, tout en remontant.) Oh ! il est bien bas !

Il sort deuxième plan droit, en emportant chapeau et parapluie.