Scène II
Ça ne va pas, alors ?
Ah !
Ah ! ah ! Monsieur veut se lancer dans ce qu’il ne connaît pas !… Monsieur se mêle de faire la noce !…
Mais, serpent ! c’est toi qui m’as entraîné dans ces endroits d’orgie !
Ah ! elle est forte !
Est-ce qu’il me serait jamais venu en tête, moi tout seul…! Seulement, tu t’es dit : « Voilà un homme sérieux ! un savant ! abusons de son ignorance ! »
Ah ! non, mais, tu en as de bonnes ! Je t’ai dit tout simplement : « Petypon ! avant de rentrer, je crève de soif ; nous venons de passer deux heures à faire une opération des plus compliquées…! Quand on vient d’ouvrir un ventre… ça vaut bien un bock ! »
Et tu m’as mené où ? Chez Maxim !
Un soir de Grand Prix, c’était un coup d’œil curieux ! Je t’ai proposé un « cinq minutes ». Ce n’est pas de ma faute si ce « cinq minutes » s’est prolongé jusqu’à… (Se retournant vers Petypon.) jusqu’à quelle heure, au fait ?
Dieu seul le sait !
Ah ! tu vas bien, toi !… C’est pas pour dire, mais quand l’ermite se fait diable…! il n’y avait plus moyen de te faire déguerpir.
Et alors, lâche, tu m’as abandonné !
Tiens ! moi, je suis un noceur réglé ! Je coordonne ma noce ! tout est là !… Savoir concilier ses plaisirs avec son travail !… (S’asseyant sur le pouf à gauche de la table droite de la scène.) Tel que tu me vois, et pendant que tu dormais, toi… sous ton canapé…
Quel fichu lit !
Je m’en doute !… (Alerte et éveillé.) Eh ! bien, moi, à huit heures, j’étais à mes malades… (Se levant et allant à Petypon.) À onze heures, j’avais vu tout mon monde, y compris notre opéré d’hier.
Ah ?… Eh ! bien ? comment va-t-il ?
C’est fini !
Il est sauvé ?
Non ! Il est mort !
Aïe !
Oui. (Moment de silence.) Oh ! il était condamné.
Je te disais bien que l’opération était inutile.
Une opération n’est jamais inutile. (Remettant l’étui dans sa poche.) Elle peut ne pas profiter à l’opéré… (Tirant une boîte d’allumettes de son gousset) elle profite toujours à l’opérateur.
Tu es cynique !
Je suis chirurgien.
Hein ! Ah ! non ! ffue !
Quoi ?
Oh ! ne fume pas, mon ami, je t’en prie ! Ne fume pas !
À ce point ? Oh ! la la, mais tu es flappi, mon pauvre vieux !
À qui le dis-tu ! Oh ! ces lendemains de noce !… ce réveil !… Ah ! la tête, là !… et puis la bouche… mniam… mniam, mniam…
Je connais ça !
Ce que nous pourrions appeler en terme médical…
La gueule de bois.
Oui.
En latin « gueula lignea ».
Oui ; ou en grec…
Je ne sais pas !
Moi non plus !
Ah ! faut-il que tu en aies avalé pour te mettre dans un état pareil.
Ah ! mon ami !
Mais tu as donc le vice de la boisson ?
Non ! J’ai celui de l’Encyclopédie !… Je me suis dit : « Un savant doit tout connaître. »
Ah ! si c’est pour la science !
Et alors… (Avec un hochement de tête.) tu vois d’ici la suite !
Tu appelles ça la suite ?… Tu es bien bon de mettre une cédille !
En attendant, me voilà fourbu ; éreinté ; les bras et les jambes cassés… Un véritable invalide !
L’invalide à la gueule de bois.
Oh ! c’est malin !
Mon Dieu, ma femme !… Dis-moi : est-ce qu’on voit sur ma figure que j’ai passé la nuit ?
Oh ! pas du tout !
Ah !
Tu as l’air de sortir d’une veillée mortuaire.
Quoi ?
côté du veillé ! À part ça !…
Ah ! que tu es agaçant avec tes plaisanteries !… Attends ! si je…? (Se redressant et se passant la main dans les cheveux tout en s’efforçant de prendre l’air guilleret.) Est-ce que…? hein ?
Non, écoute, mon vieux, n’essaie pas ! Tu chantes faux !