Scène VIII
Voilà le citron !
Chut donc !
Étienne, nom d’un chien !
Ah !… Eh ! ben, quoi donc ?
Taisez-vous ! et à genoux !
Oh ! mais, qu’est-ce qu’il y a sur le lit ?
Est-il possible ! Quoi, vous aussi, vous voyez ?
Eh ! ben, oui ! Je vois là comme une espèce de loup-garou !…
Malheureux ! c’est un séraphin !… Rendez grâce au ciel, qui vous met au nombre de ses élus !… Ce que vous voyez et ce que je vois, aucun de ces messieurs ne le perçoit.
C’est pas possible !
À genoux ! et écoutez la parole d’en haut !
C’est pas de refus ! (Il s’agenouille à droite de la table, tandis que madame Petypon, s’écartant d’un pas sur les genoux, reprend son attitude première, recueillie et prosternée, — brusquement.) Je mets ce citron là !
Mais oui, quoi ? votre citron !… (À la Môme, sur un tout autre ton.) Je t’écoute, ô mon séraphin !
Gabrielle ! je viens d’en haut exprès pour t’enseigner la haute mission qui t’est réservée !
Quel aplomb !
Femme ! tu m’écoutes ?
Je suis tout oreilles !
Tu vas te lever sans perdre un instant ! D’un pas rapide, tu iras jusqu’à la place de la Concorde dont tu feras cinq fois le tour !
Je comprends !
Pas bête !
Puis, tu attendras à côté de l’Obélisque jusqu’à ce qu’un homme te parle ! Recueille pieusement sa parole, car de cette parole te naîtra un fils !
À moi !
Qu’est-ce qu’elle raconte ?
Ce fils sera l’homme que la France attend ! Il régnera sur elle et fera souche de rois.
Est-il possible !
Oh ! mais, elle parle comme un livre !
Va, ma fille !… Pour ton fils ! (Un temps.) pour ton Roi ! (Un temps.) pour la Patrie !
Pour mon fils ! (Un temps.) pour mon Roi ! (Un temps.) pour la Patrie !
Va !… (Un temps.) et emmène el domestique !
Sur la place de la Concorde ?
Non ! de la chambre !… Sur ce, à la prochaine ! et que nul ne franchisse d’ici ce soir le seuil de cette pièce ! Moi, je m’évanouis dans l’espace et regagne les régions célestes ! Piouf !
Parti ! il est parti !… Vous avez entendu ?
Mais non ! Non ! Quoi donc ?
Ah ! ça, c’est curieux !
Ah ! que n’as-tu pu entendre !…
Oh ! non ! ça a pris !
Écoute, Lucien ! Les moments sont précieux ! le séraphin est venu ; il m’a parlé ; je sais de lui ce que le ciel attend de moi !
Mais, quoi ? quoi ?… tu me fais peur !
Place de la Concorde ! là-bas ! près de l’Obélisque ! un homme doit me parler !
Un homme !…
De cette parole naîtra un fils !…
Malheureuse !
Il sera roi, Lucien ! La France l’attend ! Il le faut ! Le Ciel le veut !
Man Dieu ! man Dieu !
Songe que c’est d’une parole ! Tu ne peux être jaloux ! Ta susceptibilité d’époux ne peut s’affecter d’un fils qu’engendre une parole !
Mais, ce fils, ce ne sera pas de moi !
Qu’importe, puisqu’il n’est pas d’un autre !
Mon Dieu ! qu’exigez-vous de moi !
Pense que tu seras père de roi !
Moi, je serais à la place de monsieur, je dirais oui.
C’est la Patrie qui attend ça de toi, Petypon !
C’est ça ! c’est ça !… Venez à mon aide… Persuadez-le !… (Se précipitant aux genoux de Petypon.) Lucien ! mon Lucien !
Oh ! Dieu ! ma volonté faiblit ! (Comme illuminé.) Quelles sont ces voix qui me parlent ? Ces visions lumineuses qui étendent vers moi leurs bras suppliants ?
Ah ! tu vois,… tu vois ! tu es touché de la grâce !
« Cède ! cède ! » implorent ces voix ! « Pour ton fils, pour ton Roi, pour la Patrie ! »
Pour la Patrie !
Pour la Patrie !
Pour la Patrie !…
La voix du Séraphin !
Tu l’as entendue ?…
Oui, oui !… J’entends ! je vois ! je crois ! je suis désabusé ! (Prenant sa femme par la main et la refaisant passer no 3.) Va, va ! je ne résiste plus ! je consens ! je cède ! Pour mon fils ! pour mon Roi ! pour la Patrie !
Pour la Patrie !… (Avec un geste théâtral.) Allons !
Va !… Et emmène el domestique !
Ah ! oui !… Venez, Étienne !
Pour la Patrie ! (Prenant le plateau et le citron.) Et j’emmène el domestique !