Scène VII
Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a donc ?
Aha ! aha ! aha !
Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a ?… Docteur, vite ! « La gueula » qui le reprend !
La gueula !… tenez-le bien ! ne le lâchez pas !
Non !… (À Petypon qui geint toujours et s’est placé de biais, face à l’avant-scène gauche, de façon à forcer sa femme à tourner le dos à Mongicourt.) Lucien ! mon ami !… Oh ! mais, il est trop lourd !… Mongicourt, venez le prendre ; je n’en puis plus !
Non ! toi ! toi ! pas lui !… Aha ! aha !
C’est que tu es un peu lourd !
Ça ne fait rien !… Aha !… Tourne-moi au nord !… Tourne-moi au nord !
Au nord ?… où ça le nord ?
Non ! ça, c’est le midi !… Dans ces crises, il faut tourner au nord !… Aha !… Tourne-moi au nord !
Mais, est-ce que je sais où il est, le nord !
En face du midi !
Oh ! Asseyons-nous ! je n’en peux plus ! (Sans se retourner et par-dessus l’épaule.) Monsieur Mongicourt ! avancez-moi le pouf qui est derrière vous !
Non, pas de pouf !
Mais c’est pour nous asseoir.
Je veux rester debout !… Aha !… Mongicourt, tu m’entends ? Enlève le pouf ! Je ne veux pas voir le pouf !
Que j’enlève le pouf ?
Eh ! bien, oui, quoi ? Enlevez donc le pouf puisqu’on vous le dit !
Oui !… oui !
Bon ! Bon ! Enlevons le pouf alors !… Enlevons le pouf !
Eh ! bien, ça y est-il ?
Voilà ! ça y est !
Ah ! ça va mieux !
Oui ?… Ah ! que tu m’as fait peur !
Voilà c’est passé !… c’est passé !… Ces crises, c’est comme ça : très violent !… et puis, tout d’un coup, plus rien !… (À Mongicourt.) N’est-ce pas ?… (Bas.) Mais dis donc quelque chose !
Oui, oui… Tout d’un coup plus rien, et puis, et puis…
Et puis c’est tout ! quoi ?
Et puis c’est tout, oui !
Pourvu que ça ne te reprenne pas, mon Dieu ! (Tendant la tasse de thé à Petypon.) Tiens !
Merci.
Vois-tu, tout ça… je crains bien que ce ne soit le ciel qui t’ait puni de ton scepticisme !
Quoi ?
Quand tu te moquais de moi, hier, à propos du miracle de Houilles, je t’ai dit : « Tu as tort de ne pas avoir la foi ! Ça te portera malheur ! »
Ah ! ouat !
Le miracle de Houilles ? Qu’est-ce c’est que ça ?
Vous ne lisez donc pas les journaux ? Sainte Catherine est apparue dernièrement, à Houilles, à une famille de charbonniers !
C’était de circonstance… à Houilles.
Évidemment…
Oh ! ne faites donc pas les esprits forts !… Et depuis, tous les soirs, la sainte réapparaît. C’est un fait, ça !… Il n’y a pas à dire que cela n’est pas !… Et la preuve, c’est que je l’ai vue !
Vous ?
Moi !… Elle m’a parlé !
Non ?
Elle m’a dit : « Ma fille ! le Ciel vous a choisie pour de grandes choses ! Bientôt vous recevrez la visite d’un séraphin qui vous éclairera sur la mission que vous aurez à accomplir !… (D’un geste large, les deux mains, la paume en l’air.) Allez ! »
C’est ça ! va, ma grosse ! et débarrasse-moi de ma tasse.
Et il est venu, le séraphin ?
Je l’attends !
Eh bien ! tu as le temps d’attendre !
Oh ! la, la ! la, la !
Nom d’un chien, la Môme !
Oh ! ben, zut, quoi ?… Ça va durer longtemps ?
Ah !… Ha-ha !… Alors, tu crois aux apparitions, toi ?… Mongicourt ! elle croit aux apparitions !… Aha ! ah ! (Bas et vivement.) Mais, dis donc quelque chose, toi !
Ah !… Ha-ha ! Madame croit aux apparitions !
Aha ! elle croit aux apparitions ! Aha !
Taisez-vous donc ! On a parlé par là !
Où donc ? J’ai pas entendu !… Tu as entendu, Mongicourt ?
Pas du tout ; j’ai rien entendu ! J’ai rien entendu !
Nous n’avons rien entendu ! Il n’a rien entendu !
Mais je suis sûre, moi !… C’est dans ta chambre !
Non ! Non !
Gabrielle !… Gabrielle !
Elle est folle, d’appeler ma femme !
C’est moi qu’on appelle ! Nous allons bien voir.
Non ! Non !
Mais si, quoi ? (Elle tire les rideaux de la baie et fait aussitôt un bond en arrière.) Ah ! mon Dieu !
Nom d’un chien !
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Quoi ? Quoi ?
Là ! Là ! Vous ne voyez pas ?
Non ! Non !
Voyons, ce n’est pas possible ! Je ne rêve pas ! Attends, j’en aurai le cœur net !
Arrête ! (Cet ordre coupe l’élan de Madame Petypon, qui, le corps à demi prosterné, les bras tendus, décrit une conversion qui l’amène face au public, à gauche de la table. Arrivée là, elle reste dans son attitude à demi-prosternée et écoute ainsi les paroles de la Môme.) C’est pour toi que je viens, Gabrielle !
Hein !
Ces profanes ne peuvent me voir ! Pour toi seule je suis visible !
Est-il possible !…
Ma fille, prosterne-toi !… Je suis le séraphin dont tu attends la venue.
Le séraphin ! (Se mettant à genoux, — et à Petypon et à Mongicourt.) À genoux ! À genoux, vous autres !
Pourquoi ? Pourquoi ça ?
Le séraphin est là ! Vous ne pouvez le voir ! Mais je l’entends ! je le vois ; il me parle !
Eh ! bien, elle en a une santé !
À genoux !… À genoux !