Scène VI
Eh bien ! c’est du joli !
Ffutt ! Confisquée, la robe !
Non, mais tu ris, toi ! Qu’est-ce que nous allons faire ?
Eh ben ? Elle est partie ?…
Ah ! L’autre, à présent !
Dis donc ! tu m’avais pas dit que t’étais marié, toi !… En voilà un petit vicieux !…
Oui ! Oh ! mais je ne suis pas ici pour écouter vos appréciations !… Il s’agit de filer ! et un peu vite !
Ah ! c’est pas pour dire ! t’étais plus amoureux hier soir !
Oui ! Eh bien ! je suis comme ça, le matin !… Allons, allons !… dépêchez-vous !
Oh ! tu peux me dire « tu ».
Vous êtes bien bonne ! dépêchez-vous !
Mais dis-moi donc « tu » ; je te dis « tu »… T’as l’air d’être mon domestique !
Oh !… Eh bien ! dépêche-toi, là !… Cré nom d’un chien !
À la bonne heure !
Hein ! (Un peu au-dessus d’elle, et lui indiquant la sortie.) Et file !
« Et file !… » Vois-tu ça !… Oh ! mais, tu m’as pas regardée, mon petit père !… Je suis habituée à ce qu’on ait des égards avec les femmes !
Ah ! (Changeant de ton.) C’est bien, on va t’en donner !… Combien ?
Quoi ?
Eh ! bien, oui, quoi ?… Il n’y a pas à mâcher les mots, ça perd du temps !… Tu es une femme d’argent ; je te dois une indemnité pour ton… dérangement… Combien ?
Oh ! vrai, t’es un peu mufle, tu sais !… t’as une façon !… (Se levant et passant no 2.) Si j’avais seulement pour deux sous d’idéal !…
Oui, mais comme tu n’en as pas !…
Je ne me vends pas, moi, tu sauras !
Ah ?… Non ?… Bon !… Alors, ça va bien !… (Lui serrant la main.) Je te remercie bien ! (Voulant la faire passer (3) dans la direction de la sortie.) et à une autre fois !
J’accepte un petit cadeau ; ce qui n’est pas la même chose !
Ah !… tu acceptes !…
Ah ! ben, merci ! Qu’est-ce que doit penser monsieur ?
Oh ! moi, tu sais !… je suis bronzé.
Enfin, il s’agit de ma tranquillité !… Je n’y regarderai pas !… (Tirant deux pièces de vingt francs en les tendant à la Môme du bout des doigts.) Voilà… quarante francs.
Quarante francs !… Oh !… (Repoussant doucement la main de Petypon.) c’est pour la bonne !
Hein ?… je ne sais pas, moi ; c’est… pour les deux.
Tu rigoles ?
Quoi ? Ça ne te suffit pas ? Eh ben ! vrai ! C’est ce que je prends, moi : une visite, quarante francs !
Ah ! oui ! Mais, Dieu merci, je ne suis pas médecin !… Non, mais pour qui qu’c’est t’y q’tu me prends ?
Aha !… « … Pour qui qu’c’est t’y que tu me prends ?… » Oh ! non ! qui qu’c’est t’y qui t’a appris le français ?
Quoi ? quoi ? qu’équ’ t’as l’air de chiner, toi ? eh !… bidon ! tu sauras que si je veux, je parle aussi bien français que toi !
C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire auteur.
Pense de l’art des vers atteindre la hauteur,
Si le ciel en naissant ne l’a créé poète…
Mon histoire, messieurs les juges, sera brève !…
Mâtin, du classique !…
Mais oui, mon cher ! et je pourrais t’en débiter comme ça à la file !… T’as l’air de croire parce que je parle rigolo !… c’est le milieu qui veut ça ! mais tu sauras que j’ai fait des classes, moi ! Je suis de bonne famille tout comme tu me vois ! Je n’en parle pas parce que ça ne sert à rien, mais si je ne suis pas institutrice, c’est qu’au moment où j’allais passer mon brevet supérieur, je me suis laissé séduire par un gueux d’homme qui avait abusé de mon innocence pour m’entortiller de belles promesses !…
Non ?
Il m’avait promis le collage.
Oui ! eh ! bien, c’est très intéressant, mais tu nous raconteras tes mémoires une autre fois !
Tout ça pour dire qu’on n’offre pas quarante francs…!
Eh ben ! c’est bien ! fais ton prix ! et finissons-en !
Mais qui qu’ c’est t’y qui te demande de l’argent,… mon gros poulot ? (Lui pinçant le nez.) Ouh ! le gros poulot !
Allons, voyons !
Tu veux qu’on se trotte ? on se trottera !
À la bonne heure !
Eh ! Je comprends, parbleu ! si ta légitime me trouvait là…
Évidemment !
… é gueulerait.
É gueu… (Changeant de ton.) Oh ! non ! entendre ces choses-là !
Eh bien ! on y va !… Et comme tu veux absolument me faire un petit cadeau… eh ! ben, tiens ! ma robe !… ma robe que j’avais hier ! : je la dois ; tu la paieras… (Un temps.) v’là tout.
V’là tout ?
V’là tout. Ah bien ! ça, c’est délicat !
Ah ! oui !… (Brusquement.) Enfin ! Quand on est dans une impasse !… (Tirant une pièce de cent sous de son porte-monnaie.) Combien ta robe ?
Vingt-cinq louis.
Cinq… cinq cents francs ?
Oh ! comme tu comptes bien !
Allons, voyons ! (Il tire cinq billets de cent francs de son portefeuille et les donne un à un à la Môme.) Un… deux… trois… quatre… cinq !
Merci.
Il n’y en a pas deux ?
Mais non, quoi ?
Bon ! eh ben ! maintenant, file !
C’est ça ! Ma robe ! où est ma robe ?
Comment ta robe ?
Eh bien ! oui, quoi ? ma robe !
Non ! Non ! C’est inutile !… il n’y en a pas !… Tu es très bien comme ça !… va, file !
Hein ? Non mais t’es marteau ? Tu penses pas que je vais me balader dehors en liquette.
En quoi ?
Euphémisme ! veut dire en chemise.
Ah !… Oh ! la la ! qui est-ce qui y ferait attention ! Tiens ! mets ça !
Mais jamais de la vie ! En v’là un piqué. Je la veux, ma robe !
Oui ! eh ben ! eh ben ! je ne l’ai pas, ta robe, là ! elle n’est plus là ! Y en a plus !
Comment, elle n’est plus là !… Eh ! ben, où c’ t’y qu’elle est ? (Un temps.) Qui c’t’y qui l’a ?
Quoi ?
Oh ! non, non, ce français !
C’est ma femme qui l’a prise, là !… Tu as bien entendu, tout à l’heure !
Comment, c’était de ma robe qu’é disait, ta femme ?… Eh ben ! mon salaud !… t’as pas peur ! Donner ma robe !… Si tu crois que je l’ai fait faire pour ta femme !… une robe de vingt-cinq louis !
Enfin, quoi ? après ?
J’espère bien que tu vas me la rembourser !
Comment ?… Mais je viens de te la payer !
Tu me l’as payée… (Un temps.) pour que je la garde ! (Un temps.) pas pour que je la donne !
Mais, alors,… ça fait deux robes !
Eh ! bien, oui, (Un temps.) celle que tu me donnes (Un temps.) et celle que tu me prends !
Ça me paraît bien raisonné !
Eh ! bien, elle est raide, celle-là !
Elle est folle, ma parole, cette couturière ! Elle est folle. Je ne sais pas sur quelles mesures elle m’a fait cette robe !…
Ciel ! ma femme ! Cache-toi ! Cache-toi !
Oh ! ben, quoi donc !
Vite ! Vite !
Elle est donc tout le temps fourrée ici, ta femme ?
Mais cache-la, nom d’un tonnerre !
Oui, oui !
Où ? où ?
Là ! Là-dessous !
Mais, j’peux pas ! y a le pouf !
Mais va donc, nom d’un chien ! va donc !
Attends ! bouge pas !