Scène X
Annoncez son oncle, le général Petypon du Grêlé !
Oui, monsieur.
Eh ! ben ? Qu’est-ce que vous attendez dans la porte ? Entrez !
Oh ! non ! monsieur !… non ! j’peux pas !
Vous ne pouvez pas ! Pourquoi ça, vous ne pouvez pas ?
C’est l’archange qui l’a défendu.
La quoi ?
L’archange !
L’archange ? Qu’est-ce que c’est que cet animal-là ?
Mon général ne peut pas comprendre ! c’est des choses supérieures !
Eh ! ben, dis donc ! t’es encore poli, toi !
Sauf votre respect, mon général, que mon général veuille bien chercher monsieur dans cette chambre… ou dans l’autre !
Quoi, « dans cette chambre » ? Où ça, « dans cette chambre », puisqu’il n’y est pas ?
Monsieur est quelquefois sous les meubles.
Mais il est fou !… c’est un fou : « Quelquefois sous les meubles ! » Allez, rompez !
Oui, mon général !
A-t-on jamais vu ?… « Quelquefois sous les meubles ! » Allons ! il n’est pas dans cette pièce… Allons voir dans l’autre ! (Il gagne la pièce du fond ; arrivé au pied du lit, il jette un rapide coup d’œil circulaire.) Personne ?…
Je n’entends plus rien ! (Elle se soulève sur les mains sans se découvrir et dans une position telle qu’on voit saillir sa croupe plus haut que le reste du corps sous le drap. À ce moment, le général, qui a reparu et se trouve au-dessus du lit près du pied, aperçoit ce mouvement. Persuadé qu’il a affaire à Petypon couché, d’un air farceur, il montre la croupe qu’il a devant lui, a un geste comme pour dire : « Ah ! toi, attends un peu ! », et, à toute volée, sur ladite croupe, il applique une claque retentissante. La Môme, ne faisant qu’un saut qui la remet sur son séant.) Oh ! chameau !
Oh ! pardon ! (Considérant la Môme ; qui le regarde en hochant la tête d’un air maussade, tout en frottant la place endolorie.) Mais, c’est ma nièce, Dieu me pardonne !
Quoi ?
Faites pas attention ! Un oncle, c’est pas un homme ! (À la bonne franquette, lui tendant la main.) Bonjour, ma nièce !
Bon… bonjour, monsieur !
Je suis le général baron Petypon du Grêlé ! Vous ne me connaissez pas, parce qu’il y a neuf ans que je n’ai pas quitté l’Afrique !… Mais, mon neveu a dû vous parler de moi !
Votre neveu ?…
Oui !
Comment, il me prend pour !…
Eh ! ben, voilà ! c’est moi ! (Considérant la Môme avec sympathie.) Cré coquin ! Je lui ferai mes compliments, à mon neveu, vous savez !… Je ne sais pas quels idiots m’avaient dit qu’il avait épousé une vieille toupie !… Des toupies comme ça, c’est dommage qu’on ne nous en fiche pas quelques escouades dans les régiments !
Ah ! général !… Général !
J’dis comme je pense !… J’dis comme je pense !
Ah ! général ! (À part.) Il est très galant, le militaire !
Mais, vous n’êtes pas malade, que vous êtes encore couchée ?
Du tout, du tout !… J’ai fait la grasse matinée ; et j’attendais pour me lever qu’on m’apportât (t) un vêtement.
Aha ! « tatte un vêtement », oui ! oui ! « tatte un vêtement !… » (Tout en allant s’asseoir sur la chaise qui est à la tête du lit.) Et, maintenant, vous savez ce qui m’amène ? Vous avez reçu ma lettre ?
Non !…
Vous ne l’avez pas reçue ?… Qu’est-ce qu’elle fiche donc, la poste ?… Enfin, vous la recevrez ! Elle sera inutile, puisque j’aurai plus vite fait de vous dire la chose tout de suite. Vous connaissez ma nièce Clémentine ?
Non.
Si ! Clémentine Bourré !
Bourré ?
Que j’ai adoptée à la mort de ses parents… Mon neveu a dû vous parler d’elle !…
Ah ! Bourré ! Bourré ! oui, oui !
Clémentine !
Clémentine ! mais voyons : Clémentine ! la petite Bourré !
Eh bien ! voilà… J’ai besoin d’une mère pendant quelques jours pour cette enfant ! une jeune mère ! j’ai compté sur vous !
Sur moi ?
Je crois que je ne pouvais pas trouver mieux !… Vous comprenez, moi, j’ai beau être général, (Riant.) je n’ai rien de ce qu’il faut pour être une mère !…
Ah ! non !… non !
Je ne sais même pas si je saurais être père !
Oh !… Oh !
Au-delà… au-delà, veux-je dire, du temps qu’il est nécessaire pour le devenir. (Tous deux s’esclaffent.) Oui, oui ! c’est un peu gaillard, ce que je viens de dire ! C’est un peu gaillard !
Oh ! ça ne me gêne pas !
Non ? bravo ! Moi, j’aime les femmes honnêtes qui ne font pas leur mijaurée !… Bref — pour en revenir à Clémentine ! — vous comprenez si seulement j’avais eu encore ma femme !… (Se levant et gagnant jusqu’au pied du lit.) Mais, ma pauvre générale, comme vous savez, n’est-ce pas, ffutt !… (D’un geste de la main il envoie la générale au ciel.) Ah ! je ne l’ai jamais tant regrettée !… (Changeant de ton.) Alors, n’ayant pas de femme pour elle, je me suis dit : « Il n’y a qu’un moyen : c’est de lui trouver un homme ! »
Oh ! oh !… général !
Quoi ? il faut bien la marier !
Ah ! c’est pour le mariage ?
Ben, naturellement !… Pourquoi voulez-vous que ce soit ?
Oui !… Oui, oui ! (Riant, et avec des courbettes de gavroche, comme précédemment.) Évidemment !… Évidemment !
Ehehé !… ehehé !… (Brusquement sérieux.) Et voilà comment la petite épouse, dans huit jours, le lieutenant Corignon !
Corignon !… du 12e dragons ?
Oui !… Vous le connaissez ?
Si je connais Corignon !… Ah ! ben !…
Comme c’est curieux !… Et vous le voyez souvent ?
Oh ! je vous dirai que depuis que je l’ai lâché…
Que vous l’avez lâché ?…
Euh !… que je l’ai lâché… de vue ! de vue, général !
Ah !… Perdu de vue, vous voulez dire !
C’est ça ! C’est ça ! Oh ! ben, « lâché, perdu », c’est kif-kif !… Ce qu’on lâche, on le perd !
Oui, oui.
Et ce qu’on perd…
On le lâche ! (Courbettes et rires.) C’est évident ! C’est évident !
Ehehé !… ehehé !… Vous êtes un rigolo, vous !
Je suis un rigolo ! oui, oui, j’suis un rigolo ! (Changeant de ton.) Eh bien ! ce Corignon, je l’ai eu longtemps sous mes ordres en Afrique, avant qu’il permute !… Bon soldat, vous savez ! de l’avenir !…
Aha !
Oh ! oui !… Avec ça, du coup d’œil ! de la décision… Ah !… c’est un garçon qui marche bien !…
Ah ! oui !…
Je suis enchanté que vous soyez de mon avis !…
Ah ! ce coquin de Corignon ! Vrai ! Ça me redonne un béguin pour lui !
Et, alors, voilà : le mariage a lieu dans huit jours. Demain, contrat dans mon château en Touraine. Et je viens vous demander sans façon, à vous et à mon neveu, de m’accompagner. Je vous le répète, comme je vous l’ai écrit : il me faut une mère pour cette enfant, et une maîtresse de maison pour faire les honneurs ! Me refuserez-vous votre assistance ?…
Moi ?… Ah ! ce que c’est rigolo !
Est-ce convenu ?
Mais, je ne sais… le… le docteur !…
Votre mari ?… Oh ! lui, j’en fais mon affaire !
Ah ! ma foi, c’est trop farce !… La môme Crevette faisant les honneurs au mariage de Corignon !… Non ! rien que pour voir sa tête !…
Eh ! ben ?
Eh ! ben, j’accepte, général !
Ah ! dans mes bras, ma nièce !
Ah ! c’est beau, la famille !