Scène XIX
Entrez ! Moi, je n’entre pas !
Posez cela là, voulez-vous ? (Tandis que les porteurs placent le fauteuil à la place indiquée, à Mongicourt, qui, dos au public, devant la table, regarde ce jeu de scène.) Tu vois, le voilà !… (Aux porteurs.) La bobine là, sur la table !… (Tandis qu’un des porteurs place la bobine, puis, sans en avoir l’air, dans la mâchoire branche le fil déjà préparé sur la table dès le lever du rideau.) Ah ! les gants ! vous avez apporté les gants ?
Oui, monsieur ! là, dans cette boîte !
C’est bien, merci. Tenez, voilà cinq sous !… vous partagerez !
Des gants ! Quels gants ?
Des gants de soie ! des gants isolateurs ! (Prenant le fil dont est munie la machine électrique qui est censé transmettre le courant au fauteuil quand on l’y branche.) Alors, tu vois, tu n’as qu’à introduire la fiche qui est au bout de ce fil dans la mâchoire placée au dossier du fauteuil !… (Indiquant le bouton de cuivre qui surmonte le côté gauche du dossier.) Tu appuies sur ce bouton… (Il donne un coup du plat de la main sur ledit bouton ; aussitôt, dans le globe de la machine, on voit vaciller des rayons lumineux.) et la communication est établie !… (Indiquant le bouton de droite.) Comme ça, tu l’arrêtes. (Il appuie sur le bouton, les rayons disparaissent.) Alors, voilà : tu places ton malade… euh… (Ses yeux semblent chercher un sujet absent, puis, s’arrêtant soudain sur Mongicourt qui, absorbé, l’écoute avec intérêt.) Tiens, vas-y donc, toi ! tu te rendras mieux compte.
Non !… non !… Je te remercie bien ! Vas-y, toi !
Mais non, voyons ! puisque c’est moi qui te démontre !… D’ailleurs, ça n’est pas comme opéré que j’aurai à m’en servir, mais comme opérateur, alors !…
J’te dis pas ! mais, qu’est-ce que tu veux ? moi, ces choses-là, je les aime beaucoup mieux pour les autres que pour moi, alors !…
Quoi ? Quoi ? je n’ai pas l’intention de t’endormir ! C’est pour te faire voir le fonctionnement du fauteuil.
Ben oui !
Tu ne me crois pas.
Si ! si !
Eh ben ! alors ?
Soit, mais, tu sais !… Pas de blagues, hein ?
Mais non, quand je te dis !
Oui, enfin !…
Là ! Eh ! ben ?
Eh ! on n’est pas mal, là-dessus !
Parbleu !… Alors, n’est-ce pas ? suivant que je veux mon malade plus ou moins étendu, je fais fonctionner cette manivelle-là.
Oui ! oui.
Comme ça, je te renverse !…
Eh ! là ! eh ! là !
N’aie pas peur ! (Redressant le dossier.) Et, comme ça, je te remets droit.
Eh ben ! oui !… connu !
Et alors, maintenant, quand il s’agit d’endormir le malade, je presse sur ce bouton !…
Ah ! oui, mais, tu sais !…
Immédiatement, mon cher, le patient, sous l’influence du fluide, tombe dans une extase exquise !… et, alors, ça y est ! insensibilité complète ! Tu as tout ton temps ! Tu peux charcuter, taillader, ouvrir, fermer, tu es comme chez toi ! Tu ne trouves pas ça épatant ?… (Un temps.) Hein ? (Descendant à gauche du fauteuil, étonné du silence de Mongicourt.) Mais dis donc quelque chose !… (À part.) Qu’est-ce qu’il a ? (Appelant.) Mongicourt !… Mongicourt ! (Brusquement.) Sapristi ! je l’ai endormi !… Oh ! non, moi, je… oho ! Il faut que je fasse voir ça à Gabrielle !… (Remontant vers la chambre de sa femme et ouvrant la porte.) Gabrielle !… Gabrielle !…
Tu m’appelles !
Vite, viens !