Scène première
Ah ! ah !
« Une, deux, trois. »
Bravo ! Bravo ! (Puis c’est un murmure confus, au milieu duquel percent des :) « C’est délicieux !… Ah ! charmant !… N’est-ce pas que c’est exquis ?… Quelle délicate surprise ! »
Allez, mes nièces, des sirops et des gâteaux à ces enfants ! et qu’ils s’en fourrent jusque-là !
Oui, mon oncle.
Par ici, les gosses !
Ah ! Monsieur l’abbé, je vous fais mes compliments.
Ah ! Madame, vraiment… !
Ah ! très bien, monsieur l’abbé.
Vraiment ?
Ah ! délicieux !
Exquis !
Divin !
À pleurer !
Oui ? Vous trouvez ? oh !
Ah ! oui ! Ah ! oui !
Oui, vraiment, l’abbé, c’est touchant !… et d’une délicatesse !
Ah ! oui ! oui !
Ah ! Madame la duchesse, vous me comblez !… (Tandis que la duchesse va rejoindre à l’avant-scène droite mesdames Virette et Ponant et converse avec elles.) Ah ! mesdames, messieurs !…
Ah ! Monsieur l’abbé, merci ! je ne saurais vous dire combien j’ai été touché ! Vraiment, cette manifestation !… tout cela était si imprévu !… aussi vous me permettrez, à mon tour… (Appelant.) Émile !
Mon général ?
Descendez la chose, vous savez !
Bien, mon général !
Allez !
Ah ! général, je suis confus !
Mais voulez-vous bien vous taire !… c’est moi, au contraire, l’abbé !… Vrai ! ces paroles, bien qu’en musique, m’ont été au cœur !
Ah ! général !
Parole ! je leur trouve un air de bonhomie et de sincérité, qui m’a littéralement ému ! Je me suis dit : « Il n’y a que l’abbé pour avoir écrit ça ! » Quelqu’un me demandait : « Est-ce que ça n’est pas de Musset ?… » Je lui ai répondu : « Non ! C’est de l’abbé ! » Je suis heureux d’être tombé juste !
Ah ! général, vraiment, je ne mérite pas !…
Si, si, c’est très bien ! C’est comme cette fin : Et que Dieu vous bénisse, à vos souhaits !… comme pour un rhume de cerveau !
Ah ! oui ! oui !
Et puis… et puis comment donc, déjà : Le pays qui gardera la mémoire…
De l’heure de félicité !
…licité !
Qui réunit ici, dans l’antique manoi… re.
Dans l’antique manoi…
…re.
Comment, « manoi… re » ! Ça prend donc un e, manoire ? Je l’ai toujours écrit sans.
C’est pour la rime ; licence poétique !
Ah ! voilà ! voilà !… C’est que, j’aime autant vous le dire, je ne suis pas poète !… ce qui fait que, quand je prends une licence, moi, elle est prosaïque !
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Ah ! bravo ! mon général… bravo ! charmant !
Mon général a un esprit !
Ah ! voilà l’objet !
Messieurs ! aux champs !
Ta… tatata, tataire,
Tatata, tatata,
Tatata, tatatata, etc.
Une cloche !
Monsieur l’abbé ! permettez-moi à mon tour de vous témoigner ma reconnaissance en vous offrant cette cloche dont je fais hommage à l’église de votre village ! Elle est peut-être un peu culottée ! mais elle a cet avantage d’être un objet historique. (Un peu sur le ton du camelot.) Rapportée de Saint-Marc de Venise, par les soldats du général Bonaparte, elle fut offerte à mon grand-père qui devint général de l’Empire !
Ah !
Maintenant, si elle n’est pas plus grande, c’est que les soldats avaient précisément choisi la plus petite, attendu !… qu’une cloche est un objet plutôt encombrant à trimbaler en secret et surtout en voyage !… J’ai dit !
Bravo ! Bravo !
Ah ! général… mon émotion !… Je ne sais comment vous dire !… Laissez-moi vous embrasser !
Allez-y l’abbé !… (Arrêtant l’élan de l’abbé.) Ah ! je ne vous dis pas que ça vaudra une jolie femme ! mais pour un ecclésiastique, n’est-ce pas ?… Sur mes joues, l’abbé !
« Bravo ! bravo ! »
C’est bien ! posez la cloche sur cette console et rompez ! (Les valets remontent jusqu’à la console indiquée sur laquelle Émile dépose la cloche surmontée de sa gaine, puis les deux valets se retirent. Pendant que le général surveille la manœuvre, Guérissac et Chamerot sont descendus en causant devant le piano. L’Abbé va s’asseoir sur la chaise face au public, près de la duchesse assise elle-même depuis un instant dans la bergère. Conversation générale, brouhaha de voix, la cloche d’un côté et madame Petypon de l’autre font évidemment l’objet des différents bavardages. À ce moment paraissent, venant de la terrasse, la Môme et Clémentine suivies de Petypon. Le Général, redescendant vers ses officiers.) Ah ! voilà mes nièces !
Oh ! divine ! délicieuse, exquise !
Et un chic !
Une élégance !
La reine de l’élégance !
Oh ! vous me charriez, baronne, vous me charriez.
Ah ! charmant !
Exquis !
« Vous me charriez » ! est-ce assez parisien !
Oh ! mesdames !
Hein ! Croyez-vous qu’elle en a un succès, ma nièce, madame Petypon ?
L’attrait de la Parisienne sur toutes ces provinciales.
Oh ! vraiment, madame, me refuser, oh ! c’est mal ! Et vous, madame ? Quoi, pas même une coupe de champagne ? On n’a pas idée, vraiment ! Vous me contristez ! vrai, vous me contristez !… Et vous, chère baronne, serez-vous aussi impitoyable ? Une petite coupe de champagne ?
Une larme !
Une larme, à la bonne heure ! (Au maître d’hôtel à la façon des garçons de café.) Une coupe de champagne ! une !
Le fait est qu’elle a un je ne sais quoi, ma nièce ! un chien !…
Vous ne désirez pas vous rafraîchir, mon oncle ?
Merci, mon enfant ! va ! va !
Oui, mon oncle !
Ah ! je voudrais bien que celle-ci ressemblât un peu à mon autre nièce !
Mais, pourquoi ? Elle est charmante ainsi.
Charmante !
Ben oui ! ben oui ! elle est gentille, c’t'entendu ! mais c’t une oie.
Oh ! mon général !
Aussi lui ai-je donné un avis : puisqu’elle a la chance d’avoir sa cousine, qu’elle lui demande donc carrément de la dégourdir un peu. Vous voyez d’ici la satisfaction de Corignon en trouvant sa petite provinciale de fiancée entièrement transformée.
Ah ! quelle heureuse idée !
Enfin, ma chère amie, regardez plutôt comment est habillée madame Petypon !
Tenez ! écoutez-les ! écoutez-les !
Vous pensez bien que je n’ai regardé qu’elle !
Toujours ma nièce sur le tapis.
Ça prouve bien ce que je vous disais : qu’on ne portait que des robes princesse[4] cette année.
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise : madame Courtois m’a affirmé qu’on faisait la jupe cloche[5].
Ah ! madame Courtois ! madame Courtois ! Vous pensez bien que madame Petypon, qui est une Parisienne, doit mieux savoir que madame Courtois !
Oh ! nous finirons toutes par la lâcher, madame Courtois ! Elle ne se donne même pas la peine de se tenir au courant des modes.
Et ce n’est vraiment pas la peine d’avoir sa couturière à Tours !… pour être nippée comme si on se faisait habiller… à Douai !
Vous ne désirez pas vous rafraîchir, mesdames ?
Merci beaucoup, madame !
Et vous ?
Oh ! moi, rien ! Merci, merci mille fois !
Et vous, madame ?
Vous êtes trop bonne, merci !
Oh ! mais alors quoi, mesdames, la sobriété du cham…
… de l’anachorète !… de l’anachorète !
J’allais le dire, mesdames ! j’allais le dire !
Ouf ! Elle me donne chaud !…
Alors, rien ?
Eh bien ! toute réflexion faite, un peu d’orangeade.
Une orangeade, à la bonne heure !… je vais vous chercher ça, madame, je vais vous chercher ça ! (De loin, en remontant, suivie de Petypon.) Une orangeade ! une !
| Presque simultanément. | Madame Hautignol[6], très vite et passant (2).
Eh bien ! vous avez vu, ma chère ! la jupe est plate par derrière avec l’ouverture sur le côté ! Madame Ponant, avant que l’autre ait fini sa phrase et aussi vivement.
La manche, ma chère ! la manche ! avez-vous remarqué comme elle est faite ? l’épaulette, le haut est rapporté ! Madame Virette, de même.
J’ai bien regardé la jupe, elle est de biais, ma chère ! avec le volant en forme comme je le disais.
|
Grande nouvelle, mes amies !
Quoi donc ?
J’ai vu son jupon de dessous.
À qui ?
Mais à ELLE ! À qui voulez-vous ? à madame Petypon !
Pas possible !
Comme je suis là, mes toutes chères ! tout en linon rose, figurez-vous !… et ample ! ample !…
Non ?
C’est bien ça ! Notre couturière qui nous fait toujours des jupons très collants !
En nous disant que c’est ce qu’on porte à Paris !
Celui-là on peut en prendre un bout de chaque main et tendre les deux bras, il en flottera encore !… et alors des volants en dessus ! des volants en dessous !… un fouillis de dentelles !… c’est d’un chic !
Non ?
Oh ! comment avez-vous fait pour savoir ?
Ah ! voilà !… J’ai été diplomate !
Oh ! je suis sûre que ça doit être d’un ingénieux !
À un moment où il n’y avait personne autour d’elle, je me suis approchée et je lui ai dit : (Avec lyrisme.) « Ah ! madame !… (Sur un ton tout à fait opposé.) je voudrais bien voir votre jupon de dessous ! »
Oh !
Quoi ? Comme ça ?
Comme ça !… Alors… (Bien détaillé.) le plus gracieusement du monde, de sa main droite elle a pris le bas de sa robe par devant… Comme ça : (Elle fait le geste de pincer le bas de sa jupe au ras du pied droit et, restant dans cette position.) et avec un geste indéfinissable… où la jambe aussi bien que le bras jouait son rôle, elle a rejeté le tout au-dessus de sa tête : hop-là !… (Elle simule le geste d’envoyer une robe imaginaire au-dessus de sa tête à la façon des danseuses de cancan.) Et je n’avais plus devant les yeux qu’une cascade de rose et des froufrous de dentelles, au milieu desquels une jambe, suspendue en l’air, décrivait des arabesques dans l’espace.
Non, ma chère ?
Si, ma chère !…
Oh ! mes chères !
Eh ! bien, voilà, mes chères !
Oh ! ces Parisiennes, il n’y a vraiment qu’elles pour savoir s’habiller !