Scène II
puis LE SOUS-PRÉFET en tenue, et MADAME SAUVAREL.
Monsieur et madame Vidauban !
Madame Vidauban ?… Attendez donc, madame Vidauban ?…
Eh ! général, notre Parisienne ! la Parisienne du pays !… celle qui donne le ton dans nos salons !
Ah ! madame, enchanté de vous recevoir chez moi !… ainsi que monsieur Vidauban !
Mais c’est nous, général, qui nous faisions une véritable fête !… (À son mari.) N’est-ce pas, Roy ?
Oui, ma bonne amie !
Bonjour, mes chères ! (À madame Hautignol.) Oh ! quelle jolie toilette !… (Avec la décision de l’expert.) C’est un modèle de Paris ! (Sans transition, à madame Ponant.) Eh ! bien mignonne ! je ne vous ai pas vue ce matin, jour du marché ; vous avez donc oublié ?
Non, figurez-vous, je n’ai pas pu !
Oh ! toutes ces dames y étaient… (Au général.) J’avais pensé y faire la connaissance de cette charmante madame Petypon, dont tout le pays vante le succès !
Au… au marché ?
Oh ! mais ici, c’est le grand chic !… Le marché du vendredi, ce sont nos Acacias, à nous !… On se contente… de ce qu’on a !
J’ignorais !… Il y a si longtemps, n’est-ce pas… ? Mais, tenez, si vous me permettez, je vais vous présenter ma nièce.
Mais nous serons ravis !… N’est-ce pas, Roy ?
Oh ! oui, ma bonne amie !
Vous savez, la Vidauban ! elle meurt d’envie de connaître madame Petypon : mais, au fond, elle doit crever de dépit !…
Pourquoi ?
Tiens, vous êtes bonne !… Elle, qui faisait autorité ici pour la mode et le ton, la voilà supplantée par une plus Parisienne qu’elle !
Oh ! bien, c’est pain bénit, ma chère ! Elle nous la faisait aussi trop à la Parisienne, avec ses « Ah ! ma chère, à Paris, nous ne faisons plus que ça… » et « À Paris, ma chère, voici ce que nous portons !… »
Tout ça parce qu’elle est née à Versailles !… et qu’elle va tous les ans passer huit jours dans la capitale !
Ça, c’est vrai !
Non, mais regardez-la ! se tortille-t-elle !
Mais non, du tout ! je dis ce que je pense, je dis ce que je pense !
Oh ! madame, vraiment, c’est moi, au contraire !… Euh !… (Non suspensif et bien bête.) croyez que ! (Salut.) Croyez que !
C’est vraiment trop d’honneur que vous faites à ma femme !
Oh ! voui ! Oh ! voui !
Comment, trop d’honneur ! Si vous saviez quelle joie c’est pour moi de rencontrer une vraie Parisienne ! Nous en sommes tellement sevrées dans notre province !
Ah ! Vous êtes sevrée ?…
Quand je pense que je suis seule ici à porter le drapeau du parisianisme !
Oh ! non, mais écoutez-la !
Vous êtes Parisienne, madame ?…
Oh ! Parisienne !…
Mais dis-donc que tu es de Versailles !
C’est-à-dire que j’ai toujours vécu à Paris.
Non !… elle ne le dira pas !
Il n’y a que depuis mon mariage… Les occupations de mon mari !… (Elle indique Vidauban qui s’incline.) Mais si je suis ici, mon âme est restée à Paris !
Oh ! chérie !
J’espère au moins que vous allez la rejoindre quelquefois ?
Oh ! une fois par an, pendant huit jours ! Mais, je me tiens tellement au courant de la vie parisienne que c’est comme si j’y étais !
Ah ! merci ! (À madame Vidauban, tout en se levant, avec un certain maniérisme.) Je vous demande pardon, chère madame, il faut que j’aille porter ce verre d’orangeade.
Oui, on l’attend ! on l’attend !… Je vous demande pardon !
Je vous en prie !
Oh ! je t’en prie, ne sois pas tout le temps sur mes talons !
C’est plus prudent ! Merci ! « La sobriété du chameau ! » Pour peu que tu en lâches quelques-unes comme ça !
Oh ! ben quoi ! « chameau », « anachorète », c’est un mot pour un autre ! (Elle tire à nouveau sur le chalumeau.) Et au moins le premier, on le comprend !
Oui, eh bien ! je préfère celui qui se ne comprend pas !
Voici, chère madame, votre verre d’orangeade !
Oh ! merci, chère madame.
Oh ! mais, de rien, madame ! de rien ! (Apercevant Clémentine qui est descendue extrême gauche et allant à elle.) Ah ! vous voilà, mignonne !
Vous savez, la Parisienne, là ! Eh bien ! elle est de Versailles !
Ah ?… (Gaiement et très légèrement entre ses dents.) Je m’en fous !
Je ne suis pas fâchée de le lui avoir dit.
Eh bien ? ça va-t-il comme vous voulez, mes nièces ?
Oh ! oui, mon oncle.
Oh ! oui, mon oncle !
Quoi, « oui, mon oncle » ? c’est pas à toi que je le demande ! Je dis : « Eh bien ! mes nièces » ; tu n’es pas ma nièce ?
Ah ! non !… Non ! Je regrette.
Pas moi ! Merci, une nièce de ton âge !… Tu es déjà assez vieux comme neveu !… (Chamerot et Guérissac, un peu au-dessus de lui.) Je vous demande un peu s’il ne devrait pas être mon cousin ? (On rit. À la Môme et à Clémentine.) Oh ! mais, je vois avec plaisir que vous faites bon ménage, les deux cousines !
Oh ! oui, mon oncle.
Tant mieux, bon sang ! Tu sais ce que je t’ai dit, Clémentine ! tu as ta cousine, profite-z-en !
Oh ! oui, mon oncle !…
Mais ne réponds donc pas toujours, (l’imitant.) : « Oh ! oui, mon oncle », comme une serinette ! Tu ne sais donc pas dire autre chose, sacré nom de D…
Oh !
Oh ! oh ! mon oncle !
… comme dit monsieur l’abbé !
Moi !… Oh ! oh ! général !…
Il remonte en esquissant un imperceptible signe de croix.
Ah ! elle a bien besoin que vous la dégourdissiez un peu !
Oh ! mais, c’est entendu, mon oncle ! Tout à l’heure, nous nous éclipserons un moment et je lui donnerai quelques conseils élémentaires.
Bravo !
Eh bien ! ce sera du joli !
Allons, prends ta droite ! (À Chamerot et Guérissac qui, par l’extrême-gauche, sont descendus jusque devant le piano.) Est-il jaloux, ce bougre-là, il ne la quitte pas d’une semelle !
C’est beau, général, de voir un ménage aussi uni !
Ah ! oui ! ça c’est beau !
Ce qu’il y a de drôle, c’est que plus je regarde madame Petypon, plus il me semble que je l’ai vue quelque part.
Oh ! que c’est curieux ! moi aussi !
Ah ?… Pas moi !…
Oh ! moi si !… Mais où ! Voilà ce que je serais bien en peine de préciser !
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Oh !
Ah ! qu’elle est drôle !
Qu’elle est amusante !
Elle a une façon de dire les choses !
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai dit quelque chose ?… (À Petypon, qui lui a saisi la main droite et l’entraîne à l’avant-scène, tandis que le groupe se disperse.) Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qui te prend ?
Non ! non ! tu ne peux donc pas nous priver de tes : « Où c’t’y qui ? », de tes « Qui c’t’y qui ? » et de tes « Eh ! allez donc, c’est pas mon père !… » ? À l’instant, là : « Où c’t’y qu’il est, le valet de pied ? », tu a vu l’effet que ça a fait !…
Ah ! non, c’t' averse !…
Quoi !
Zut ! tu me cours !
En voilà une réponse ! C’est comme ce matin, à déjeuner ; comme c’est d’une femme du monde de s’écrier : « Ah ! ça, monsieur l’abbé, vous me faites du pied ! »
Tiens, il me raclait avec ses godillots !
Oui, oh ! je t’engage !…
Et aïe donc, là ! Aïe donc les pieds ! Aïe donc !
Le pauvre homme, je t’assure qu’il ne s’apercevait guère !…
C’est possible ! mais moi je m’en apercevais !
Je ne savais plus où me fourrer ! heureusement qu’avec ton prestige de simili Parisienne, ce qui eût choqué chez une autre a paru du dernier genre ; on a ri. Mais il ne faudrait pas recommencer.
Oh ! non, écoute, ferme ça !
Ferme quoi ?
Ta bouche !… miniature !
Pfffue !
Eh ! bien, monsieur l’abbé ? nous sirotons ? (Recevant sur les mains, qu’elle a jointes derrière le dos, une tape de Petypon pour l’inciter à la prudence, — se retournant vivement.) Aïe donc, toi !
Mon Dieu, je le confesse ! Que voulez-vous, madame ? la soutane ne nous préserve pas de toutes les faiblesses humaines !
Oui !… oui !
Ah ! monsieur l’abbé, que je vous félicite — je n’ai pu le faire tout à l’heure — pour votre délicieuse composition !… (À mi-voix, à Petypon.) C’est-y ça ?
Oh ! madame, vraiment !…
Voyez-vous, j’aimerais que vous me la donnassiez.
Ouïe là !
Je veux l’apprendre et la chanter.
Oh ! madame, c’est trop d’honneur !
Non, non ! elle ne chante pas ! elle ne chante pas !
Pffo ! Comme on dit : entre le zist et le zest.
Oh ! si, si ! Je vois ça à votre figure.
Mon Dieu, monsieur l’abbé !… Qui c’t’y qui ne chante pas un peu dans notre monde ?
Boum là ! Aïe donc !
Ah ! charmant ! Vous avez une façon si piquante de dire les choses, vous autres Parisiennes !
Ah ! vous nous flattez, monsieur l’abbé ! Croyez que ! Croyez que !
Oui ! vous nous flattez, monsieur l’abbé, vous nous flattez !
Monsieur le sous-préfet ! Madame Sauvarel !
Ah ! (Appelant.) Ma nièce !
Mon oncle ?
Oh ! naturellement, il faut que tu arrives, toi ! (Accueillant le sous-préfet et sa femme qui arrivent du fond droit et entrent par la baie du milieu.) Chère madame !… Monsieur le sous-préfet !… (Au sous-préfet.) Voulez-vous me permettre… euh ! (Présentant la Môme.) Ma nièce… (À la Môme.)) Monsieur le sous-préfet et madame Sauvarel.
Mademoiselle, tous mes vœux !
Ah ! non ! non ! vous vous trompez ! (Indiquant Clémentine.) La fiancée, la voilà !
Ah ! mademoiselle, derechef !
Celle-ci est la nièce mariée !… au vieux monsieur là !
Charmant !
Mon neveu, le docteur Petypon ! (À la Môme.) Et maintenant, ma chère enfant, voulez-vous conduire au buffet notre aimable sous-préfète ?
Oh ! mais, comment donc ! (À Madame Sauvarel.) Madame, si vous voulez m’accompagner ?
Avec plaisir. (À son mari.) Tu permets, Camille ?
Va donc ! Va donc ! (Il fait mine de descendre, puis se ravisant.) Ah ! seulement !…
Quoi ?
Tu sais, hein ? tu te rappelles ce que je t’ai dit ?
Non, quoi donc ?
Mais si, voyons ! (Madame Sauvarel fait un geste d’ignorance.) Oh ! (À la Môme.) Vous permettez ?
Je vous en prie.
Je t’ai dit de bien observer comment toutes ces dames parlent… agissent… se tiennent… afin de prendre modèle ! Ça peut me servir pour ma carrière !
Ah ! oui ! (Elle va pour remonter, puis, se ravisant.) Oh !… on sait bien que nous sommes des fonctionnaires de la République.
C’est possible !… Mais ce n’est tout de même pas la peine d’en avoir l’air ! (Haut.) Va, va ! Madame Petypon t’attend.
Chère madame, que puis-je vous offrir ?… de l’orangeade !… une coupe de champagne ?… du café glacé ?… Qué c’t’y que vous voulez prendre ?
V’lan ! ça y est !
Mais, je ne sais vraiment pas !… Qué… qué c’t’y que vous avez de bon ?
Hein !… Ah ?… (Soulagé.) Oh ! alors !…
Oh ! ici, il n’y a rien… Voici pourtant un plafond de Fragonard.
Ah ! très joli !… De quelle époque ?
Eh bien ! de l’époque… euh !… de Fragonard !
C’est juste !
Ah ! par exemple, là haut, j’ai la salle des Pastels.
Oui… au-dessus !
Non, comment ! te voilà toi ?… Bartholo a quitté Desdémone ?
Comme vous voyez !… (À part, avec ironie.) Bartholo avec Desdémone ! (Haut.) Hein ! Si Don Juan savait ça !…
Ah ! ah ! « Don Juan et Desdémone ! » tu es fort en littérature, toi !
Vous me l’apprendrez.
Je pourrais !… En attendant, tiens, puisque tu n’as rien à faire, montre donc la salle des Pastels à notre sous-préfet.
Hein !… C’est que ma femme !…
Eh bien ! quoi, « ta femme ? » on ne la mangera pas, « ta femme !… » Est-il jaloux, ce bougre-là !… (L’envoyant no 2.) Allons, va !
Oh ! (Au sous-préfet.) Par ici, monsieur le sous-préfet.
Oh ! monsieur, vraiment, j’abuse…
Certainement, monsieur ! Certainement ! Si vous voulez me suivre !…
Volontiers !
C’est ça, passez devant !
Pardon !
Mon Dieu, faites qu’elle ne quitte pas la sous-préfète !