Scène VII
Là, mes malles sont montées !… Où est donc le général ?
Général ! Quelle est donc cette dame ?
Quelle dame ?
Là !
Hein ! Mais c’est la dame que j’ai vue hier chez mon neveu !
Pardon, messieurs ! vous n’auriez pas vu le général ?
Le Général ?
Ah çà ! qu’est-ce qu’elle vient faire ?
Mais, le voilà !
Oh ! c’est juste !
Je ne l’ai pas invitée, moi !
Ah ! général !
Chère madame… que c’est aimable à vous !
Excusez-moi, général, de me présenter ainsi. Je descends du train, et j’ignorais qu’il y eût ce soir réception !
Mais, madame… comment donc !… certainement !… je… je vous en prie !…
Oh ! mais, je vais aller m’habiller ! J’ai déjà fait monter mes malles !…
Hein !… (À mi-voix, de façon à n’être entendu que par le groupe des dames.) Eh bien ! elle est sans façon !
J’aurais bien voulu vous amener mon mari ! Malheureusement, il n’a pu m’accompagner ! Il vous prie de l’excuser.
Ah ! il vous prie de ?… Comment donc ! Comment donc !… Mon Dieu, vous auriez peut-être pu trouver une autre personne de votre famille.
Je n’avais personne.
Ah ! c’est regrettable !… (Se retournant, l’air narquois, vers les dames.) C’est regrettable ! Vraiment !
Mais moi, vous pensez bien que je me suis fait un devoir !… Aussi, malgré ce que vous m’avez raconté des revenants qui hantent ce château…
Ah ! ah ! oui, c’est vrai ! vous croyez à ces choses-là ! Mais ça n’existe pas, les revenants !
Oui, enfin !… je suis venue ; c’est le principal ! (S’écartant à droite, puis de là faisant signe au général et à mi-voix.) Général !
Madame ?
Voulez-vous me présenter à ces dames ?
À ces… ? Mais, comment donc ! avec plaisir !… (Au moment d’aller vers les dames, s’arrêtant et à part.) Saperlipopette, c’est que je ne me rappelle pas du tout le nom qu’on m’a dit en me la présentant !… Ah ! ma foi, tant pis ! (À mi-voix, aux dames, tandis que Gabrielle se tapote coquettement les cheveux, la cravate, se préparant à la présentation.) Mesdames, je vous demanderai la permission de vous présenter cette dame ! Seulement, ne me demandez pas son nom, je ne me le rappelle pas ! Je n’ose pas le lui demander, parce qu’il y a des gens que ça vexe ! Tout ce que je sais, c’est que c’est une excellente amie de ma nièce, madame Petypon !
Une Parisienne ?
Oui, une Parisienne !
Ah ! mais, nous serons enchantées !
Mais comment donc !
Mesdames ! voulez-vous me permettre de vous présenter madame euh… (Se penchant vers les dames, le dos de la main droite en écran contre le coin gauche de la bouche, et très glissé, à mi-voix, comme s’il prononçait le nom de la personne qu’il présente.) Taratata n’importe quoi c’que vous voudrez !
Comment ?
Rien, chut ! (Haut, présentant.) Madame Vidauban !
Ah ! madame, enchantée !…
Mais c’est moi, madame, qui…
Eh ! allez donc, c’est pas mon père !
Ah !
Madame Sauvarel !
Madame, enchantée !…
Oh ! madame, vraiment !…
Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !
Hein ! elle aussi ?
Madame Hautignol !
Madame !…
Madame, enchantée !
Nous allons un peu voir si celle-là aussi ?…
Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !
Ça y est ! Ça doit être un usage de la Touraine. (Haut.) Madame, enchantée !…
Mesdames Claux et Virette !
Mesdames !
Madame ! (Enjambant la chaise en même temps, madame Virette de la jambe droite, madame Claux de la jambe gauche, ce qui fait qu’elles s’envoient mutuellement un coup de pied dans le jarret.) Eh ! allez donc ! c’est… Oh !
Oh ! pardon.
Je vous ai fait mal !
Du tout ! et moi ?
C’est rien ! c’est rien !
Eh ben !… il faut venir en province pour voir ça !
Et, enfin, notre excellent ami, l’abbé Chantreau !
Ah ! madame, très honoré !
C’est moi, monsieur l’abbé !…
Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !
Le clergé aussi ! Oh ça ! c’est tout à fait curieux ! (Traversant pour aller aux dames qui sont devant le piano.) Vous m’excuserez, mesdames, de me présenter dans cette tenue ; mais je descends de chemin de fer !
Mais oui, mais oui !… (Voyant la duchesse qui descend en causant avec le sous-préfet. À part.) Ah ! et puis à la duchesse ! (Haut à la duchesse.) Ma chère duchesse ! Voulez-vous me permettre de vous présenter madame… euh… (Comme précédemment.) « Taratata n’importe-quoi-c’que vous voudrez !… »
Madame quoi ?
Chut ! oui ! n’insistez pas ! (Présentant, à Gabrielle.) La duchesse douairière de Valmonté !
Madame, enchantée !… (Enjambant la chaise comme elle l’a vu faire aux autres.) Eh ! allez donc ! C’est pas mon père ! (À part.) Puisque c’est l’usage !
En tout cas nous lui avons montré que nous étions à la hauteur !…
Excusez-moi, madame ! mais mon vieil âge ne me permet pas d’être dans le mouvement.
Mais comment donc !
Eh ! allez donc ! (Avec une révérence de menuet.) C’est pas mon père !
C’est ça, madame, c’est ça ! (Au général qui s’est effacé pour livrer passage à la duchesse, laquelle va s’asseoir sur la bergère de droite.) Et maintenant ne vous occupez plus de rien ! je me charge de tout !
Ah ?
Asseyez-vous, je vous en prie, mesdames !… Madame asseyez-vous, je vous en prie !… Si vous voulez vous asseoir, madame !… Asseyez-vous, je vous en prie, madame !… (Arrivée au bout de la rangée, brusquement au général.) Mais quoi ? Est-ce qu’on ne fait pas un peu de musique ? Quelque chose pour distraire cette aimable société ?…
Si ! Si ! on attend ma nièce, pour la prier de chanter.
Ah ! parfait ! parfait !… Cette chère mignonne, je serai enchantée de l’embrasser.
Elle aussi, croyez-le bien !
Mesdames et messieurs, vous êtes priés de patienter un peu ; nous attendons la nièce du général pour qu’elle nous chante quelque chose !
Oh ! mais nous savons ! nous savons !…
Ah ? Ah ?… vous savez ?…
Mais oui ! Mais oui !
Ah ? ah ?… Très bien ! très bien !
Non ! mais elle est étonnante !… De quoi se mêle-t-elle ?
Vous ne désirez pas vous rafraîchir, chère madame ?… Et vous, chère madame ?… Vous ne désirez pas vous rafraîchir ? Et vous ?
Non ! mais regardez-la : elle va ! elle va !
Et vous, chère madame, vous ne désirez pas vous rafraîchir ? (Voyant qu’elle hésite.) Si ! Si ! (En se retournant, elle se trouve face à face avec Émile qui descend du buffet avec un plateau chargé de rafraîchissements.) Valet de pied, voyons ! passez donc des rafraîchissements !… Qu’est-ce que vous attendez ?
Eh bien ! qu’est-ce que vous voulez, mon garçon… passez des rafraîchissements, puisque madame vous le demande. (Émile s’incline puis passe les rafraîchissements aux dames de gauche en commençant par en haut. Le Général à part, gagnant la droite.) Ma parole, elle m’amuse !…
Monsieur et madame Tournoy !
Ah !
Ah ! monsieur et madame Tournoy ! que c’est aimable à vous !… (Avec un rond de jambe dans le vide.) Eh ! allez donc, c’est pas mon père !… (Ahurissement du couple.) Comme vous arrivez tard !… Excusez-moi de vous recevoir dans cette tenue, je descends de chemin de fer !
Mais, madame, je vous en prie !…
Pardon ! je vous serais obligé…
Oh ! c’est juste ! (Au couple.) Vous ne connaissez pas le général, peut-être ?… (Au général.) Général ! monsieur et madame Tournoy !
Ah ! bien, elle est forte !
Tenez, madame, si vous voulez vous rafraîchir au buffet… ainsi que M. Tournoy !
Ah ! non, mais permettez !…
Laissez ! laissez ! ne vous occupez de rien !
Oh ! mais elle commence à m’embêter !
Là ! voilà qui est fait !
Oui ! Eh bien ! c’est très bien ! mais je vous prierai dorénavant, madame !…
Oh ! non !… Pas madame ! Ne m’appelez pas madame, voulez-vous ?
Eh ! ben, comment voulez-vous que je vous appelle ?
Mais je ne sais pas ?… (Prenant de chaque main une main du général qui se demande où elle veut en venir, et l’amenant doucement à l’avant-scène, puis :) Comment appelez-vous votre nièce ?
Ma nièce ?… eh ! bien, je l’appelle : ma nièce !
Eh ! bien, voilà ! Appelez-moi : « ma nièce » !… ça me fera plaisir ! et moi, je vous appellerai mon oncle.
Hein ?
Ah ! mon oncle (Elle l’embrasse sur la joue droite.) Mon cher oncle !
Ah ! non ! elle est à enfermer ! (Apercevant Clémentine et la Môme qui bras dessus bras dessous reviennent par la terrasse.) Ah ! vous voilà les cousines !… Eh ! bien vous en avez mis un temps !
Je prenais ma leçon, mon oncle.
Elle prenait sa leçon, notre oncle !
Je sais ! Au moins, ça t’a-t-il profité ?
Oh ! oui, mon oncle !
Bravo ! (À la Môme, avec un geste de la tête dans la direction de Gabrielle qui tourne le dos.) Et vous, ma chère enfant, préparez-vous à une surprise !
Une surprise !… Laquelle ! (Reconnaissant Gabrielle et, à part, bondissant vers la gauche.) La mère Petypon !… Ah ! bien ! je comprends pourquoi le docteur filait comme un lapin !
Chère madame !… D’abord, ma nièce, Clémentine, la fiancée !
Oh ! qu’elle est mignonne ! Tous mes vœux, ma chère enfant !
Chère madame, je n’ai pas besoin de vous présenter mon autre nièce… (Un petit temps grâce auquel l’énoncé du nom qui suit peut s’appliquer aussi bien à la Môme qu’à Gabrielle.) madame Petypon ?…
Nous présenter ! Ah ! bien ! en voilà une question ! le général qui demande s’il faut nous présenter ; elle est bien bonne, ma chère ! Elle est bien bonne ! Non ! c’est pas croyable ! Comment, c’est toi ?
Hein ?
Ah ! bien ! c’est ça qui est gentil !… Et tu vas bien ? oui ? tu vas bien ?
Mais… pas mal ! et… et toi ?
Ah ! que je suis contente de te voir ! Mais regarde-moi donc !… mais tu as bonne mine, tu sais ! tu as bonne mine ! (En appelant, à l’assistance.) N’est-ce pas qu’elle a bonne mine !…
Elle a bonne mine !
Figure-toi, depuis que je ne t’ai vue, j’ai eu un tas d’embêtements ! Émile a été très malade !
Ah ?
Heureusement, il a été remis pour le mariage de sa sœur !
Ah ?
Tu sais, Jeanne !
Jeanne ?
Oui ! Elle a épousé Gustave !
Gustave ?
Tu sais bien, Gustave !
Euh…
Mais si… le bouffi !
Ah !
Oui ! Eh ! bien, elle l’a épousé, ma chère ! Hein ? qui aurait cru ? « Gustave » ! tu te rappelles ce qu’elle en disait ?… Enfin, c’est comme ça : c’est comme ça ! tout va bien… on dit noir un jour, on dit blanc le lendemain ! c’est la vie ! on est girouette ou on ne l’est pas. Tel qui rit… Mais, qu’est-ce que tu as ? Tu as l’air tout drôle ?… Je t’en prie, mets-toi à ton aise. As-tu soif ? veux-tu boire ? orangeade ? café glacé ?… orgeat ? limonade ?
Bière !
Oui ! parle ! dis ce que tu veux ! tu sais, tu es ici chez toi !
Oh ! elle y est !
J’te… j’ te remercie bien !
Oh ! mais je te demande pardon !… Tu permets ? hein ! tu permets !
Mais va donc, j’ t’en prie, va donc ! va d… (Sans transition, pendant que la Môme la laisse en plan pour aller rire avec les dames de gauche puis un instant après remonter au buffet.) Qu’est-ce que c’est que cette dame-là ? (Un temps.) Elle doit me connaître, puisqu’elle me tutoie !… Il n’y a pas, j’ai beau chercher ?… je ne la connais pas ! Si encore le général m’avait dit son nom, mais il n’a dit que le mien en présentant. (Voyant le général qui cause avec le groupe des dames de gauche et prenant un parti.) Ah ! ma foi, tant pis ! (Allant au général et confidentiellement.) Dites-moi donc, général !
Madame ?
Quel est donc le nom de cette dame ?
Quelle… dame ?
Celle-là !… que vous venez de me présenter.
Hein, la da… Ah ! ah ! très bien !… (Avec un sourire et un hochement de tête approbatif.) Elle est bonne !
Comment ?
Elle est bonne ! Elle est bonne ! Elle est bonne !
Qu’est-ce qu’il a ? (Elle hésite une seconde, puis, à part.) Oh ! il n’y a pas !… (Avisant madame Vidauban.) Dites-moi donc, chère madame ?
Madame ?
Pouvez-vous me dire quelle est cette dame ? (Elle indique la Môme de l’œil.) à qui le général vient de me présenter ?
Quelle est cette dame à qui ?… Ah ! ah ! Vous voulez rire !… Très drôle ! C’est très drôle !…
Ah ?… Ah ? (À part.) Ah ça ! elle aussi ! Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle dans ma question ! (Tandis qu’Émile présente son plateau pour reprendre les verres vides, au groupe de droite, remontant vers l’abbé qui cause avec le sous-préfet au-dessus du piano.) Dites-moi, monsieur l’abbé, ne pourriez-vous me dire… ?
Oui !… oui ! J’ai entendu la question… (Riant et comme le général, mais avec une certaine onction.) Ah ! Ah ! elle est bonne ! elle est bonne !… Ah ! ah ! ah !
Ah ! ah ! elle est bien bonne !
Oui !… (Un temps, puis à part.) C’est curieux comme on est rieur ici ! (S’adressant à Émile qui est en train de remonter avec son plateau) Dites-moi donc, mon ami ! quel est donc cette dame qui cause avec le général ?
Là ?… Mais c’est madame Petypon !
Hein ?… madame Petypon !… (Descendant d’une envolée jusqu’à l’avant-scène légèrement à droite, — et bien large :) Le Général est remarié !… Lucien ne m’avait pas dit ça !… (Voyant la Môme qui, venant du buffet, se dirige rapidement du côté des dames de gauche, s’élançant vers elle et la happant au passage, de façon à la faire virevolter pour l’entraîner par les deux mains jusqu’à droite du souffleur.) Oh ! venez ici ! que je vous voie ! que je vous regarde !
Qu’est-ce qu’il y a ?
Figurez-vous que je ne me doutais de rien ! C’est le valet de pied qui m’a dit que vous étiez madame Petypon !
Ah ?
Je ne savais pas que vous étiez la femme du général !
Hein !
Ah ! ma tante !
Quoi ?
Ma chère tante !
Moi ? Ah ! zut !
Ah !
Ah ! que je suis contente ! que je suis ravie ! (L’embrassant à gauche.) Ma tante ! (L’embrassant à droite.) Ma chère tante ! (Lâchant la Môme et allant à madame Vidauban.) C’est ma tante, figurez-vous, madame !!
Comment est-ce qu’elle vous appelle ? Ma tante ?…
Oui !… oui !
Ah ! elle est bien bonne ! Moi, elle m’a demandé à m’appeler mon oncle !
Non, vraiment ?
Oui ! oui ! c’est une manie chez elle ! elle est tellement expansive qu’elle éprouve le besoin de vous donner comme ça des petits noms de famille !
Oui, enfin, elle est braque !
Eh bien ! madame ! vous êtes tout de même arrivée à être renseignée ?…
Mais oui, (Avec une petite révérence.) mon père !
Ah !… ah !… C’est à se tordre !… Moi, je suis son oncle ! Vous êtes sa tante ! Et l’abbé est son père ! (Avisant de sa place Guérissac qui est à l’avant-scène gauche et le désignant à Gabrielle.) Dites donc, madame !
Général ?
Est-ce que monsieur n’est pas votre neveu ?
Monsieur ?… Non !… non !
Ah ! mon ami ! Vous n’êtes pas son neveu !… C’est regrettable ! Ce sera pour une autre fois !
Oh ! mais je cause ! je cause ! et, pendant ce temps-là, je ne m’habille pas !… (Aux dames de gauche.) À tout à l’heure, mesdames, je ne serai pas longue… (Traversant la scène, et, au groupe de droite :) Je ne serai pas longue, mesdames, à tout à l’heure !
C’est ça, va ! va !
Pardon ! Pardon, monsieur ! pardon !
Ma nièce ! elle est complètement folle, votre amie.
Ah ! oui ! Ah ! oui !
Hum ! hum ! Général.
Qu’est-ce qu’il veut, l’abbé ! (Même jeu de l’abbé qui indique la Môme de l’œil au général.) Ah ! oui ! (À la Môme.) Ah ! ma nièce ! je vous avertis qu’un complot a été tramé contre vous !
Contre moi ?
Ma nièce, vous allez nous chanter quelque chose !
Oh ! oui ! oui !
Qui, moi ?… mais vous n’y pensez pas !… mais je ne chante pas !…
Oh ! que si !
Oh ! si ! oh ! si !
Mais je vous assure !…
Allons, voyons, vous n’allez pas vous faire prier !
Puis enfin, je n’ai pas de musique !
Oh !
Oh ! ma cousine, j’en ai vu un rouleau dans votre chambre !
Ah ! c’est traître ce que vous faites là !
Oh ! si, madame ! chantez-nous quelque chose !
Ça vous ferait plaisir… duc ?
Oh ! oui !
Ah ! duc !… Je ne peux rien vous refuser !
Ah ! madame !
Allons, soit !… Mais il me faudrait ma musique !
Je vais vous la chercher !… (S’arrêtant.) Dans votre chambre, n’est-ce pas ?…
Non, je l’ai descendue ce matin dans la bibliothèque !…
Ah ! bon !
Tenez, jeunes gens, aidez donc à ranger les chaises ! ça gagnera du temps !