Scène IX
puis CLÉMENTINE, puis LA MÔME, puis GABRIELLE.
Mon général !
Ah ! ben, mon ami ! vous arrivez un peu tard ! Votre fiancée vient justement de partir en farandolant !
Vraiment ! Oh !
Clémentine ! Eh ! Clémentine ! (Redescendant.) Ah ! ouiche ! elle ne m’entend pas ! (À la duchesse.) Dites donc, duchesse ! pas besoin de vous fatiguer davantage les phalanges ! Il n’y a plus personne !
Tiens, oui !
Si vous le voulez, nous allons aller à la recherche de la future !
Volontiers !
Vous, le fiancé ! attendez là ! je vous envoie votre fiancée !… Je crois qu’elle vous ménage une petite surprise !… Je ne vous dis que ça ! eh ! eh !
Vraiment, mon général ?
Je ne vous dis que ça ! (À la duchesse.) Duchesse ! En avant,… arche !
Une petite surprise ! une paire de pantoufles brodées par elle ! quelque chose comme ça (Descendant avant-scène droite.) Ah ! ce mariage ! Vrai, j’aurais mieux fait de ne pas revoir la Môme avant-hier ! (Apercevant Clémentine qui arrive par la terrasse, côté gauche, en courant, et s’arrête, hésitante, au moment de franchir la baie du milieu.) Ah ! la voilà ! (Tout en allant à elle.) Je vous attendais avec impatience, ma chère fiancée !
Ah ! le… Ah ! le voilà le gros Coco !
Hein !
Où c’ t’y qu’il était donc, qu’il arrive si tard ?
Ah ! mon Dieu !
Venez là !… (Elle lui prend la main.) qu’on vous regarde ! (Sans lâcher la main de Corignon, qui la regarde hébété et se laisse conduire, elle s’est assise sur la chaise. Brusquement, tirant à elle Corignon qui tombe assis sur ses genoux, elle face au public, lui dos côté cour.) Ouh ! le petit Ziriguy à sa Titine !
Ah ! Mon Dieu !
Ouh ! ma choute !
Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
Oh ! qu’il aimait donc bien qu’on le bécotte à son coucou, le gros pépère !
Mon Dieu ! ces mots résonnent à mon oreille comme un refrain déjà entendu !
Eh bien ! je crois qu’on est à la coule, hein ?… (Se retournant et enjambant gauchement la chaise qu’elle vient de quitter.) Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !…
« Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !… » Ah çà ! suis-je fou ? Ai-je des hallucinations ? C’est comme un écho de la môme Crevette !… (À Clémentine.) Clémentine ! est-ce vous ? Est-ce vous qui me parlez de la sorte ?
Ah ! Ah ! Ça vous la coupe, ça, eh ?… bidon !
Est-ce possible ? vous la pensionnaire naïve ? Qui vous a transformée de la sorte ?
Ah ! voilà !… c’est ma cousine ! (Grâce à ce jeu de scène, apercevant la môme Crevette qui a paru quelques secondes avant et s’est arrêtée dans l’encadrement de la baie pour écouter les propos des deux fiancés.) ma cousine Petypon… que je vous présente !
La môme Crevette !
Eh bien ! mon cousin ?… Êtes-vous content de mon élève ?
Vous !… Vous ici !
Tiens, vous vous connaissez ?
Oui ! (Vivement.) Non ! (Un temps.) C’est-à-dire…
On s’est rencontré chez le photographe !
Je vous en prie, ma chère fiancée, laissez-nous un moment ! il faut que je parle à… à votre cousine.
Oh ! allez-y !
Merci !
Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !
Oh !
Je crois qu’il doit être content de ma transformation !
Qu’est-ce que tu fais là ?
Eh ! ben, et toi ?
Moi ! moi !… Il ne s’agit pas de moi !… Est-ce que c’est ta place ici ? dans une famille honnête !…
T’es encore poli, toi ! Ça m’amusait d’assister à ton mariage ! (Bien sous le nez de Corignon.) Après tout, quoi ? tu es venu rejoindre ta fiancée ? Moi, je suis venue accompagner mon amant !
Ah !… tais-toi !
Qu’est-ce que ça te fait ?… tu n’es pas jaloux, je suppose ?
Jaloux ? Ah ! ah ! Certainement non, je ne suis pas jaloux ! Mais, enfin… je t’ai aimée ; et rien que pour ça, si tu avais un peu de délicatesse !…
J’ai pas de délicatesse, moi ! J’ai pas de délicatesse !
Non, t’as pas de délicatesse ! Non, t’as pas de délicatesse !
Ah ben ! celle-là !… (Retournant Corignon face à elle.) Dis donc ! est-ce que je t’en ai jamais parlé, de mes amants, tant que tu étais avec moi, hein ?… (Se détachant un peu à droite.) Mais aujourd’hui que tu ne m’aimes plus !…
Ah ! je ne t’aime plus… je ne t’aime plus !… Je n’en sais rien, si je ne t’aime plus !…
Puisque tu te maries !
Ah ! et puis ne m’embête pas avec mon mariage ! (Il remonte.) C’est vrai, ça ! plus j’en approche et plus je recule !…
Eh ! allez donc ! c’est pas mon père !
Écoute ! Te sens-tu encore capable de m’aimer ?
On pourrait !
Vrai ? Eh ! bien, dis un mot ! dis ! et j’envoie tout promener !
Oh ! tu ne voudrais pas faire une crasse à cette petite !
Ah ! si tu crois qu’elle m’aime ! (La main dans la direction par laquelle Clémentine est sortie, et comme s’il l’indiquait.) Elle m’épouse comme elle en épouserait un autre !… parce que son oncle lui a dit !
Ça… c’est vrai.
Comment le sais-tu ?
Elle me l’a dit.
C’est charmant !
Je lui ai demandé si elle avait de l’amour pour toi, elle m’a répondu : (L’imitant.) « Mais non ! l’amour ne doit exister que dans le mariage ! Et comme je ne suis pas encore mariée !… Eh ! allez donc ! c’est pas mon père ! »
Est-elle bête !
Ah ben !… tu es bien le premier mari qui aura reproché de pareils principes à sa femme !
Non, je te demande : quel bonheur peut-on espérer d’un mariage où il n’entre d’amour ni d’un côté ni de l’autre ?…
Le fait est !…
N’est-elle pas plus morale, l’union libre de deux amants qui s’aiment, que l’union légitime de deux êtres sans amour ?
Mon passé est là pour te répondre !
Va ! Va ! Nous pouvons encore être heureux ensemble ! Ne réfléchissons pas ! ne discutons pas ! laissons-nous aller à l’élan qui nous pousse l’un vers l’autre ! veux-tu encore être à moi ?
Tu veux ?
Oui, je veux ! Oui, je veux !… Et tu me seras fidèle ?
Ah ! et pis quoi ?
Si ! si ! tu me seras fidèle ! partons, veux-tu ? Je t’enlève ! partons !
Eh ben ! soit !
Ah !
Je passe une mante ! je mets une dentelle sur ma tête… et nous filons !
C’est ça ! C’est ça ! (S’arrêtant ainsi que la Môme sur le seuil de la baie.) Moi, j’écris un mot au général, pour lui rendre sa parole !
Et moi, je fais dire à Petypon de me renvoyer mes malles !
Où y a-t-il de quoi écrire ?
Par là ! (S’élançant d’un bond dans les bras de Corignon qui l’enlève dans ses bras et lui ceinturant la taille de ses jambes.) Ouh ! le petit Ziriguy à sa Mômôme !
À la bonne heure ! avec toi, ça sonne juste ! Chez la petite, ç’avait l’air d’une tradition dans la bouche d’une doublure !
À tout à l’heure !…
À tout à l’heure !
Eh ! allez donc, c’est pas mon père !
Ah ! ma foi, c’est le ciel qui le veut ! il ne m’aurait pas envoyé la tentation pour que j’y résiste ! Il doit me connaître assez pour ça. (Tout en parlant, il est allé prendre machinalement le képi du général qui est posé la visière en l’air sur le piano, s’en coiffe et fait volte-face dans la direction de la porte de droite ! À peine a-t-il fait quelques pas, qu’il a la sensation que le képi est bien large pour lui ; il agite sa tête ; pour s’en assurer, puis, édifié, retire le képi, fait « Oh ! » en constatant son erreur, va respectueusement reposer le képi à sa place, mais cette fois bord et visière en bas, recule de deux pas ; réunit les talons, salue militairement, fait demi-tour, remonte à la console, prend son képi dont il se coiffe et gagne vers la porte de droite, tout en raccrochant son sabre à sa bélière. Au moment où il s’apprête à sortir, il va donner dans Gabrielle qui, affolée, fait irruption par la porte de droite.) Oh ! pardon, madame !
Oh ! monsieur ! par quelle émotion je viens de passer !
Ah ! vraiment, madame ? Je vous demande pardon, c’est que !…
Figurez-vous, monsieur ! j’étais entrée dans ma chambre en fermant simplement ma porte sans toucher à la serrure…
Oui, madame, oui ! c’est que !…
Et quand j’ai voulu sortir, monsieur, elle était fermée à double tour !
Oui, madame ! oui !…
La clef avait tourné toute seule ! et voilà une demi-heure que je crie sans que personne entende ! (Lui lâchant le bras.) Enfin, heureusement, tout à l’heure…
Madame ! J’ai bien l’honneur de vous saluer.
Ça n’a pas l’air de l’intéresser, ce que je lui dis là !… (Descendant milieu de la scène.) Ah ! le général a beau dire que les revenants n’existent pas !… c’est égal, il y a de ces mystères !… Allons, ne nous mettons pas martel en tête !… Qu’est-ce que je suis venue chercher ?… Ah ! oui ! les clefs de mes malles… (Elle va jusqu’à la pointe du piano et cherche sur la caisse.) Eh ben ?… Ma sacoche ?… Je l’avais posée là sur le piano !… Elle est peut-être tombée !…