Scène X
puis Toute la Farandole, puis LE GÉNÉRAL.
Ah ! quelle soirée, mon Dieu ! quelle soirée ! (Se trouvant, nous ne dirons pas nez à nez, mais c’est tout comme, avec la croupe débordante de sa femme.) Nom d’un chien ! on l’a relâchée !
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Filons ! (Il s’élance pour s’éclipser par la terrasse extrême gauche, mais s’arrête brusquement et fait volte-face en se voyant en pleine lumière de la lune.) Oh ! sapristi, la lune !
Ah ! mon Dieu ! je n’y vois plus clair ! Que signifient ces ténèbres qui soudain m’environnent ?
Derrière le piano, en me baissant, on ne me verra pas !
Ah ! suis-je sotte !… c’est un plomb de l’électricité qui aura fondu !… Il n’y a pas de quoi s’alarmer. (S’armant de courage, elle se dirige vers le piano. À ce moment, Petypon trébuche dans le tabouret de piano qu’il n’a pas vu et, en cherchant à se rattraper, applique quatre accords violents sur le piano. Gabrielle, bondissant en arrière en poussant un cri strident.) Ah !
Oh ! maudit tabouret !
Qui… qui est là ?… (Silence de Petypon.) Au piano, qui est là ?… Personne ne répond ?… J’ai bien entendu, cependant !… (Se faisant violence.) Allons ! voyons ! voyons, Gabrielle ! (Avec décision, elle reprend le chemin du piano. Ce que voyant, Petypon toujours accroupi, lève ses deux mains au-dessus de sa tête et applique à nouveau deux ou trois coups de poing sur le clavier. Gabrielle, bondissant en arrière.) Ah !… (Petypon, voyant que son truc a réussi, se met, toujours à croupetons, à jouer l’air « des côtelettes » sur le piano.) Dieu ! le piano qui joue tout seul ! Le piano est hanté ! (Elle se sauve éperdue, et se précipite dans la pièce de droite. Elle n’a pas plus tôt disparu que, dans cette même pièce, on entend pousser un grand cri d’effroi, et Gabrielle reparaît affolée, reculant, les mains en avant, comme pour se protéger, devant l’apparition blanche qui s’avance sur elle. Les bras tendus, la tête courbée, en poussant des petits cris d’effroi, elle vient, par un mouvement arrondi, s’affaler à genoux devant le trou du souffleur, tandis qu’Émile paraît à la porte de droite, portant, à hauteur de sa propre taille et bien face au public, un mannequin d’osier revêtu de la robe de mariée à longue traîne de satin qui le dissimule complètement et qui au rayon de lune semble un gigantesque revenant. Émile, sans même se rendre compte de l’émoi qu’il cause, traverse la scène et sort de gauche deuxième plan, cependant que toute la théorie des farandoleurs, qui a fait le tour du parc et dont on entend depuis un moment les chants éloignés à la cantonade droite, fait irruption en scène, toujours dansant, et remplaçant la musique absente par des « tatatata tatatata », sur l’air de la farandole du départ. Elle pénètre par la baie du milieu, descend jusqu’à droite de madame Petypon qui crie : Grâce ! Grâce ! décrit un demi-cercle au-dessus d’elle, de façon à ce qu’elle soit toujours visible du spectateur, puis, faisant un crochet, remonte vers le fond gauche et, comme le vent, franchit la baie du milieu pour disparaître. Gabrielle, côté jardin, pendant tout ce jeu de scène.) Grâce ! Grâce ! messieurs les revenants !
Gabrielle ! Gabrielle ! je suis ton bon ange ! Écoute ma voix et suis mes conseils !
L’ange Gabriel !
Sous cette égide dont je couvre tes épaules, tu peux braver la malignité des esprits ! Mais, pour éviter un malheur, quitte à l’instant ce château ensorcelé !… Emporte ta malle ! et pars sans regarder en arrière !
Oh ! merci, mon bon ange !
Va !… et remercie le ciel !
Eh ! bien, oui, bon ! Quoi ! c’est bon ! Je vais voir.
Sapristi ! le général !
Eh ben ?… Qu’est-ce qui a éteint l’électricité, donc ? (Il tourne le bouton électrique qui rend la lumière partout. Apercevant Gabrielle qui, sous sa gaine, semble jouer toute seule à colin-maillard au milieu de la scène.) Qu’est-ce que c’est que ça ? (Reconnaissant Gabrielle à sa tournure.) Hein ! encore la folle ! (À Gabrielle.) Ah çà ! qu’est-ce que vous faites là-dessous, vous ?
Laissez-moi ! laissez-moi !
Mais, jamais de la vie !
Laissez-moi !
Mais non ! Mais non ! Elle emporte ma gaine, à présent ! Voulez-vous me rendre ça ?
Non !… c’est l’ange Gabriel qui me l’a mise sur la tête ! C’est l’ange Gabriel qui me l’a mise sur la tête !
Enfin ! j’en suis débarrassé ! Mon Dieu ! je n’ai plus qu’un précipice au lieu de deux ! Sauvez-moi du second !