Aller au contenu principal

La guerre de Troie n’aura pas lieuScène première

La guerre de Troie n’aura pas lieu
Chapitre 12 / 25

Scène première

HÉLÈNE, LE JEUNE TROILUS.
Hélène.

Hé, là-bas ! Oui, c’est toi que j’appelle !… Approche !

Troïlus.

Non.

Hélène.

Comment t’appelles-tu ?

Troïlus.

Troïlus.

Hélène.

Viens ici !

Troïlus.

Non.

Hélène.

Viens ici, Troïlus !… (Troïlus approche.) Ah ! te voilà ! Tu obéis quand on t’appelle par ton nom : tu es encore très lévrier. C’est d’ailleurs gentil. Tu sais que tu m’obliges pour la première fois à crier, en parlant à un homme ? Ils sont toujours tellement collés à moi que je n’ai qu’à bouger les lèvres. J’ai crié à des mouettes, à des biches, à l’écho, jamais à un homme. Tu me paieras cela… Qu’as-tu ? Tu trembles ?

Troïlus.

Je ne tremble pas.

Hélène.

Tu trembles, Troïlus.

Troïlus.

Oui, je tremble.

Hélène.

Pourquoi es-tu toujours derrière moi ? Quand je vais dos au soleil et que je m’arrête, la tête de ton ombre butte toujours contre mes pieds. C’est tout juste si elle ne les dépasse pas. Dis-moi ce que tu veux…

Troïlus.

Je ne veux rien.

Hélène.

Dis-moi ce que tu veux, Troïlus !

Troïlus.

Tout ! Je veux tout !

Hélène.

Tu veux tout. La lune ?

Troïlus.

Tout ! Plus que tout !

Hélène.

Tu parles déjà comme un vrai homme : tu veux m’embrasser, quoi !

Troïlus.

Non !

Hélène.

Tu veux m’embrasser, n’est-ce pas, mon petit Troïlus ?

Troïlus.

Je me tuerais aussitôt après !

Hélène.

Approche… Quel âge as-tu ?

Troïlus.

Quinze ans… Hélas !

Hélène.

Bravo pour hélas… Tu as déjà embrassé des jeunes filles ?

Troïlus.

Je les hais.

Hélène.

Tu en as déjà embrassé ?

Troïlus.

On les embrasse toutes. Je donnerai ma vie pour n’en avoir embrassé aucune.

Hélène.

Tu me sembles disposer d’un nombre considérable d’existences. Pourquoi ne m’as-tu pas dit franchement : Hélène, je veux vous embrasser !… Je ne vois aucun mal à ce que tu m’embrasses… Embrasse-moi.

Troïlus.

Jamais.

Hélène.

À la fin du jour, quand je m’assieds aux créneaux pour voir le couchant sur les îles, tu serais arrivé doucement, tu aurais tourné ma tête vers toi doucement avec tes mains, — de dorée, elle serait devenue sombre, tu l’aurais moins bien vue évidemment, — et tu m’aurais embrassée, j’aurais été très contente… Tiens, me serais-je dit, le petit Troïlus m’embrasse !… Embrasse-moi.

Troïlus.

Jamais.

Hélène.

Je vois. Tu me haïrais si tu m’avais embrassée ?

Troïlus.

Ah ! Les hommes ont bien de la chance d’arriver à dire ce qu’ils veulent bien dire !

Hélène.

Toi tu le dis assez bien.