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Classiquesen Ligne

I.


En Russie on rencontre des populations de langues diverses. Mais ces populations occupent pour la plupart les confins de l’empire, et les individus de langue russe forment une masse compacte, d’une rare unité.

Il faut tout d’abord mettre à part des États que la bureaucratie du tsarisme se proposait de russifier, mais qui ont repoussé ces tentatives et sur lesquels le peuple russe, aujourd’hui maître de ses destinées, n’élève aucune prétention : la Finlande et la Pologne. La Finlande a toujours eu un gouvernement à part ; le fond de la population est de langue finnoise ; il s’y superpose une aristocratie et une bourgeoisie de langue suédoise, et la Finlande a deux langues officielles : le finnois et le suédois ; elle est en dehors de la Russie et n’entre pas en considération ici. La partie de la Pologne qui est échue à la Russie lors du partage est toujours demeurée administrativement en dehors de la Russie. Les efforts odieux qu’a faits l’ancienne administration russe pour russifier le pays ont échoué ; le nouveau gouvernement russe reconnaît l’indépendance de la Pologne ; il n’y a plus de masse de langue polonaise en Russie.

À une autre extrémité de l’empire russe, au Caucase, la situation est plus compliquée ; le principe posé par le nouveau gouvernement russe permettra sans doute, après étude, de trouver des solutions appropriées, qu’il n’est pas aisé d’apercevoir maintenant ; il n’est pas possible de résoudre les problèmes par une décision simple, comme pour la Finlande et la Pologne. On parle en effet au Caucase des langues diverses, et dont aucune n’est dominante. Outre les parlers proprement caucasiques et l’ossète, d’origine iranienne, parlers employés chacun par quelques milliers de montagnards isolés et dont aucun n’a sans doute un avenir, dont aucun, en tout cas, n’a maintenant de valeur propre au point de vue de la civilisation et n’est l’organe d’une nationalité constituée, on trouve dans la région du Caucase trois langues qui s’écrivent et qui servent à des nationalités ayant conscience d’elles-mêmes : le géorgien, langue caucasique qui se groupe avec trois autres langues parlées sur le versant sud du Caucase, le mingrélien, le souane et le laze, et qui a une littérature importante depuis le xe siècle — l’arménien, qui constitue, parmi les langues du groupe indo-européen, un rameau tout à fait autonome et qui a une grande littérature depuis le ve siècle environ — le turco-tatare, qui est la langue de la plupart des musulmans du Caucase. Aucun des trois groupes n’occupe une aire continue : la grande ville de Tiflis est en territoire géorgien, mais une grande partie de la population y est de langue arménienne ; et surtout les populations turque et arménienne sont emmêlées l’une à l’autre dans les mêmes régions ; dans les villes comme Erivan ou Choucha, une partie de la population parle turc et une autre arménien ; à la campagne, des villages turcs sont juxtaposés à des villages arméniens ; et les deux populations, différentes par les mœurs et par la religion aussi bien que par la langue, se côtoient sans se mêler jamais. Au moins dans les villes, le russe, qui est la langue de l’administration, est aussi la langue des affaires importantes, et les personnes cultivées du Caucase l’emploient dans les relations entre gens de langues différentes. La simple élimination du russe causerait actuellement un grand trouble dans la vie des populations du Caucase.

On laissera de côté ici la Sibérie et la Transcaspie, pays de colonisation, où se parlent des langues diverses, dont presque aucune n’a une valeur de civilisation, et où le nombre des colons russes est déjà très grand.

Dans la région de la mer Baltique, la situation est, comme au Caucase, très compliquée. En Lituanie, le lituanien est employé surtout par la population rurale ; il se juxtapose au blanc-russe, qui est un parler proprement russe ; dans les villes, la bourgeoisie parle surtout le polonais, et les juifs le yiddish, qui est, on le sait, un parler allemand. Dans le pays letton, la grande majorité de la population parle lette ; mais il y a une aristocratie de langue allemande. Enfin, plus au Nord, on trouve l’esthonien qui est un parler du groupe finnois, sans littérature. Ici aussi se posent des questions délicates, qui ne pourront être résolues que par une étude attentive, et à l’aide de principes à établir.

Mêlés aux populations russes, on trouve dans le reste de l’Empire russe, des gens de langues diverses. Dans le bassin de la Volga et dans l’Oural, il y a des populations de langue finnoise, principalement Mordves, Tchérémisses, Votiaks ; aucune de leur langues n’a de littérature, aucune n’est une langue de civilisation, et la russification se fait sans effort, par le fait même du progrès de l’instruction et de la civilisation. En Crimée, et surtout dans la région de Kazan, il y a des Tatares, qui ont un parler turc et qui ne s’assimilent guère parce qu’ils sont musulmans. Il y a aussi des colonies allemandes disséminées dans le bassin de la Volga ; et, dans les gouvernements de l’Ouest, les juifs peu cultivés emploient le yiddish. En Russie blanche et en petite Russie, certains éléments nobles ou bourgeois emploient le polonais, tandis que le fond de la population emploie un dialecte russe.

Mais de l’Océan Glacial à la Mer Noire, de la rive droite du Bug à la Volga, et en partie à l’Est de la Volga, il y a une masse compacte de populations dont le russe est la langue. D’après les chiffres de 1914, la population de langue russe dans le domaine proprement russe comprenait plus de 75 millions d’individus. Dans tout ce vaste domaine, le russe est la seule langue de civilisation de l’immense majorité, et souvent de l’unanimité, de la population. Le russe a eu, au cours du xixe siècle, l’une des plus belles littératures de l’Europe, l’une des plus originales, des plus humaines. Et il a été assoupli de manière à rendre aisément toutes les idées philosophiques, toutes les notions scientifiques. C’est une grande langue de civilisation, moins connue que le français, l’italien, l’allemand ou l’anglais, mais qui peut rendre les mêmes services.

Le groupe russe se compose de trois dialectes : à l’est, le grand russe, auquel appartient la langue officielle de l’Empire ; le petit russe, au sud-ouest ; le blanc russe, au nord-ouest.

Le groupe grand russe, à lui seul, comprend presque les deux tiers du nombre total des individus de langue russe ; il est le seul qui possède vraiment une langue de civilisation. Le groupe blanc-russe est le moins important, de beaucoup, par le nombre des sujets qui le parlent.

Le domaine linguistique grand russe est d’une extraordinaire unité : les individus parlant grand russe s’entendent sans difficulté, de l’extrême nord à l’extrême sud, de l’extrême est à l’extrême ouest. On observe bien moins de différence entre des parlers grands-russes, distants de mille kilomètres, qu’entre des parlers français, italiens ou allemands, distants de cinquante. Il n’y a vraiment qu’un parler grand russe.

Les parlers blancs-russes offrent des particularités qui les distinguent du grand russe comme l’altération de t et d devant les voyelles telles que e ou i. Mais le blanc russe est nettement un dialecte russe, et il faut peu d’efforts à un Blanc Russe pour acquérir le grand russe. Le blanc russe n’est du reste pas une langue de civilisation et n’a pas de littérature.

Le petit russe ou ukrainien qui ne se parle pas seulement dans l’empire russe, mais aussi en Galicie, est plus différent. Toutefois les éléments semblables sont nombreux en petit russe et en grand russe ; quand on compare le nom de la « barbe », avec sa déclinaison, en grand russe borodà, borody, bórodu, et en petit russe borodá, borodi, bórodu, on est frappé de la quasi identité. Et les différences, là où il en existe, sont de celles dont les sujets parlants peuvent se rendre compte aisément et qui n’empêchent pas de passer sans difficulté d’une langue à l’autre. Dans un groupe comme le groupe slave dont les éléments composants sont demeurés très semblables entre eux, le grand russe et le petit russe passent pour des langues distinctes ; mais ils diffèrent moins que le serbe ne diffère du bulgare, que le tchèque ne diffère du polonais, et beaucoup moins que le provençal et le gascon ne diffèrent du français, le milanais du sicilien, et le bas allemand du haut allemand. On a tenté de donner au petit russe une langue littéraire propre et d’en faire un organe de civilisation ; mais il y a eu jusqu’ici des essais plutôt que des résultats importants.

En somme, si l’on élimine les provinces des confins qui ont été conquises par la Russie, mais qui n’y sont pas proprement entrées, il n’y a nulle part un domaine plus un, linguistiquement, que celui du russe. La langue désigne la Russie pour former un État un, plus même que l’Allemagne, la France ou l’Italie.