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Classiquesen Ligne

II.


Tout autre est la situation de l’Autriche-Hongrie. Des deux États, dont l’union constitue l’empire des Habsbourg, l’un, l’Autriche, n’a aucune langue qui lui soit propre, sauf le tchèque ; l’autre, la Hongrie, a une langue officielle, le magyar, qui est l’idiome du groupe le plus nombreux et le plus influent du royaume, mais qui est la langue maternelle de moins de la moitié de la population.

En Hongrie, se parlent, à côté du magyar, le serbo-croate, au sud, — le slovaque, au nord, — le roumain à l’est, sans compter de très nombreux colons allemands répandus en diverses parties du pays. Le magyar appartient au groupe des langues finno-ougriennes ; il est sans aucun rapport linguistique, soit avec les langues slaves, comme le slovaque et le serbo-croate, soit avec une langue romane, comme le roumain. Par son type, il est éloigné des autres langues de l’Europe qui appartiennent presque toutes au groupe indo-européen. Il ne ressemble même pas au finnois, qui appartient à un tout autre groupe du finno-ougrien. La minorité magyare, pour qui le magyar est une langue maternelle, peut se trouver relativement bien, à l’intérieur du royaume, d’avoir le magyar pour langue officielle. Tout le reste de la population souffre d’avoir pour langue de civilisation un idiome qui l’isole des groupes naturels auxquels se rattachent les autres nations du royaume, Slovaques, Croates et Roumains, et en même temps, du reste de l’Europe, et surtout de la plus importante des langues slaves, le russe. Or, les Slovaques se rattachent au groupe tchèque, les Croates ont la même langue littéraire que les Serbes, et les Roumains de Hongrie ont la même langue que les Roumains du royaume. L’effort fait pour magyariser Slovaques, Croates et Roumains aboutit à imposer à une moitié de la population une langue étrangère, qui, sans supériorité d’aucune sorte, n’offre que des inconvénients pratiques.

La situation de l’Autriche est plus singulière encore. En Hongrie, les Magyars forment près de la moitié de la population totale du royaume ; si tyrannique qu’elle soit, leur hégémonie s’appuie sur un bloc qui occupe la partie centrale du territoire. Aussi longtemps que Slovaques, Croates et Roumains ne seront pas restitués aux groupes auxquels ils appartiennent naturellement, et que le royaume de Hongrie gardera les limites artificielles qu’il a maintenant, les prétentions tyranniques des Magyars s’appuient sur une base ayant quelque solidité. En Autriche au contraire, les éléments de langue allemande, qui prétendent de même à l’hégémonie et dont les prétentions à l’hégémonie ont faussé depuis le moyen âge tout le cours de l’histoire du pays, ne sont guère, d’après les statistiques officielles, faites par une administration surtout allemande, que le tiers de la population totale du pays. Sauf un million environ d’individus parlant des langues romanes, principalement l’italien, les deux autres tiers parlent des langues slaves.

Longtemps, la politique des Habsbourg a réussi à imposer la domination de sa bureaucratie allemande à tout le pays. Au début du xixe siècle, on a pu croire que les Habsbourg avaient étouffé les nationalités slaves. La Pologne était partagée entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. Des Ruthènes ou Petits Russes, paysans illettrés que dominait une aristocratie polonaise, il n’était pas question. Il n’y avait plus ni littérature tchèque ni littérature serbe. La domination de l’allemand semblait établie. Mais tout à coup les nationalités endormies se sont réveillées. La langue tchèque s’est retrouvée vivace. Le génie de Vuk a constitué la langue littéraire serbo-croate. Les Slovènes, qui n’avaient jamais eu de littérature et qui étaient tout entourés et pénétrés d’Allemands et d’Italiens, se sont aperçus qu’ils étaient un groupe à part.

La renaissance slave rencontre des difficultés infinies. Partout la politique a divisé les Slaves : les Serbo-Croates, qui parlent une langue une, étaient répartis entre l’Autriche, la Hongrie, la Croatie (qui dépend de la Hongrie), la Bosnie-Herzégovine (qui est une sorte de pays d’empire, dépendant à la fois de l’Autriche et de la Hongrie), le royaume de Serbie, le Monténégro et la Turquie ; des différences de confessions achèvent de diviser les Serbo-Croates, les uns appartenant à l’Église d’Orient, les autres à l’Église Romaine, d’autres enfin étant musulmans. Le groupe Slovène, qui n’est qu’un prolongement assez peu différencié du groupe serbo-croate, en est séparé administrativement en Autriche. Les Slovaques, étroitement apparentés aux Tchèques, sont sujets hongrois, tandis que les Tchèques sont sujets autrichiens.

Linguistiquement, il y a en Autriche-Hongrie quatre groupes slaves :

1. Les Tchéco-Slovaques, tout entourés de populations de langue allemande et hongroise, mais qui forment un groupe compact d’environ 9 millions d’individus, et qui aspirent à former un État un.

2. Les Polonais, arbitrairement séparés de leurs frères d’Allemagne et de Russie, et qu’on ne satisfera jamais tant qu’on n’aura pas restauré la Pologne dans son unité.

3. Les Ruthènes ou Petits-Russes, dont la langue ne se distingue pas de celle des Petits-Russes qui font partie de l’empire russe. En Galicie orientale comme en Russie, la noblesse et la bourgeoisie sont en partie de langue polonaise, le fond de la population est petit-russe.

4. Les Slovènes et les Serbo-Croates. Les parlers slovènes diffèrent appréciablement des parlers serbo-croates, et l’on a essayé, au xixe siècle, de constituer une langue littéraire slovène. Mais cette langue n’a pas acquis une grande importance, et les différences entre les parlers Slovènes et les parlers serbo-croates sont trop faibles pour empêcher l’emploi d’une langue littéraire une dans tout le groupe slave méridional.

Ces quatre groupes sont irréductibles les uns aux autres. Malgré les ressemblances que les langues du groupe slave ont gardées entre elles, il s’agit aujourd’hui de quatre langues distinctes. Les trois premières : tchèque, polonais, ruthène, forment une série continue de l’ouest à l’est ; la quatrième, Slovène et serbo-croate, occupe la région méridionale. Entre les deux séries, s’étend tout le long de la vallée du Danube un domaine, allemand à l’ouest, magyar à l’est, qui les sépare. C’est à peine si, sur un point, le slovaque s’approche d’un chapelet de villages serbo-croates. Cette séparation a beaucoup favorisé la tentative d’hégémonie allemande, que favorisait plus encore la division des populations slaves en quatre groupes, en partie mal unifiés.

Mais les habiletés ne peuvent triompher de la nature des choses. Les peuples de l’Autriche sont slaves en majorité, et il n’en est pas un qui puisse réaliser, dans le cadre médiéval de l’Autriche, l’unité à laquelle il aspire. Seul, le groupe tchéco-slovaque appartient tout entier aux pays de la couronne des Habsbourg, et il y est déchiré entre deux États aujourd’hui distincts. Même dans l’état de guerre actuel, qui permet au groupe allemand de manifester durement son autorité, le parlement impérial de Vienne a décidé que les députés de chacune des nations du royaume peuvent s’exprimer à la tribune dans leur propre langue ; il exclut toute prétention de l’allemand à être une langue dominante. Le fédéralisme le plus large ne donnerait pas satisfaction aux nations que les Habsbourg ont réunies par des alliances dynastiques et par des conquêtes, car il laisserait le domaine petit-russe coupé entre la Russie et l’Autriche, le domaine polonais coupé entre l’État indépendant que sera désormais la Pologne russe et les provinces autrichiennes et prussiennes, le domaine serbo-croate coupé entre l’empire austro-hongrois et des États indépendants depuis longtemps. Les Allemands d’Autriche, dès qu’ils sentent qu’ils pourraient ne plus dominer, regardent naturellement du côté de l’empire allemand. En Autriche, il n’y a pas de groupe autrichien ; il n’y a que des irrédentismes. Créée par les combinaisons d’une maison féodale, l’Autriche-Hongrie a des limites arbitraires qui ne concordent avec aucune frontière linguistique.

Il suffit de rapprocher l’état linguistique de la Russie de celui de l’Autriche-Hongrie pour voir que les deux situations ne sont en rien comparables : d’un côté, une masse énorme ayant la plus forte unité possible et qui possède en propre l’une des grandes langues de civilisation de l’Europe, de l’autre des groupes réunis par le hasard, qui aspirent à se dissocier et dont la plupart se refusent à accepter pour langue officielle et pour langue de civilisation le magyar ou l’allemand que, depuis des siècles, on essaie de leur imposer par la ruse ou par la violence.


Paris, Collège de France
A. Meillet
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