IIHISTORIQUE
On se figure généralement que cette question d’une langue internationale est récente. On se trompe. Cette question a préoccupé depuis trois siècles des esprits parfois supérieurs mais plus sensibles à la nouveauté qu’à la raison. D’ailleurs au temps de Voltaire, la question de notre hégémonie en Europe ne se discutait pas.
Ce furent au xviie et au xviiie siècle : Bacon, Descartes, Pascal, le président de Brosses, Locke, Voltaire, Diderot, Condilhac, au xixe siècle, ce furent Kant, Volney, Burnouf, Charles Nodier, Auguste Comte, Proudhon, Littré, E. de Girardin, etc., et, plus proche de nous encore, les Rosny, Novicow, Tolstoï.
On trouvera dans les ouvrages de M. Bollack et notamment à la fin de son recueil des textes français traduits en langue bleue, un historique, le plus complet que nous possédions d’une langue internationale. Sans nous attarder aux différentes tentatives, soit théoriques, comme celles de Hermann Hugo (1617) ou de Jacob Grimm en 1860, soit aux projets de graphisme universel, comme ceux de J. Becher en 1661, ou de Fry en 1800, soit aux rectifications de langues existantes, comme celle toute récente de Frœlich (1902) (Réforme latine), nous signalerons les seules langues artificielles.
Dans cette voie, deux méthodes ont été suivies.
1o L’une, procédant à la façon des nomenclatures chimiques, est la formation d’une langue dont chacun des signes prononcés ou écrits contribue à déterminer le sens des vocables.
Ce système fournit une langue universelle unique et donne ce qu’on a appelé les idiomes philosophiques ;
2o La deuxième méthode a surtout recherché un idiome pouvant servir d’idiome auxiliaire et international ; il constituerait pour chaque nation l’idiome étranger unique, sans supprimer les langues existantes.
I. Les principaux systèmes de langues philosophiques sont :
Dalgamo (1664, Ars Signorum) ; Wilkins (1668, Real character and philosophical language) ; Vidal (1844, Langue analytique) ; Letellier (Caen, 1852, Langue universelle) ; Dr Nicolas (1900, le spokil), et surtout la langue naturelle de Chabe de Maldant en 1886.
II. Les principaux systèmes de langues artificielles proprement dites sont plus connus du public : ils sont tous plus récents. Ce sont les essais de :
Schipfer (Wiesbaden, 1839, Communications-Sprache) ; C. Mereggi (Pavie, 1878, Bloia Simendal) ; S. Werreggen (1884, Nat-Bino) ; de Steiner (1885, Pasilingua) ; Dennoy (Tours, 1893, Balta) ; abbé Marchand (1898, Dilpok), etc., et surtout :
Le Volapück, inventé par Schleyer, pasteur protestant, à Constance, en 1884. Il a été construit arbitrairement. Sa grammaire est simple et son vocabulaire emprunté aux langues vivantes.
L’Idium Neutral, qui est l’œuvre d’un comité formé aux congrès du Volapück de 1887, a rectifié les règles du Volapück.
Enfin, après l’esperanto, la langue bleue, inventée par M. Léon Bollack, à Paris, en 1899-1900. Elle paraît plus pratique et de construction plus rigoureusement logique. Dans la Revue des Revues, en diverses brochures, M. Bollack a exposé ses théories, que l’on trouvera facilement à se procurer aux éditions de la Langue bleue, 147, rue Malakof.
D’après la Délégation pour l’adoption d’une langue internationale universelle, cette langue doit :
Première condition : Être capable de servir aux relations habituelles de la vie sociale, aux échanges commerciaux et aux rapports scientifiques et philosophiques ;
Deuxième condition : Être d’une acquisition aisée pour toute personne d’instruction élémentaire moyenne et spécialement de civilisation européenne (pourquoi pas asiatique ?).
Troisième condition : Ne pas être l’une des langues nationales.
Certes tous ceux, qui de façon désintéressée s’adonnent ainsi à des recherches d’un intérêt général ou qu’ils croient être d’un intérêt général, méritent l’estime, s’ils ne sont pas des sots ou des maniaques.
De ce fait que tous les essais que nous venons d’énumérer n’ont rencontré que la raillerie, nous ne tirerons pas argument. Il ne faut pas réveiller les morts.
Mais au lendemain du Congrès de Cambridge où se sont décidées les mesures les plus propres à la propagation de l’Esperanto, il sied de signaler le danger que fait courir cet idiome à la fois à notre langue, à la culture générale et de démontrer son inutilité. La France d’aujourd’hui n’est plus celle de Voltaire, les fortes ressources provinciales du xviiie siècle sont épuisées. Le seul empire que nous puissions revendiquer est celui de l’intelligence. Notre langue assure encore notre suprématie ; ne la laissons pas entamer.
Commis en 1887, par le Dr Zamenhof, à Varsovie, l’Esperanto pour lequel son auteur voulut adopter la plus grande internationalité des vocables emprunte surtout ses racines à l’anglais, au hollandais, à l’allemand, au français, à l’espagnol et à l’italien. Au dernier congrès de Cambridge (Août 1907) les esperantistes sont parvenus à unifier la prononciation des noms communs — (Impossible, pour les noms propres !) — chez tous les peuples, sauf chez les anglais qui prononcent l’esperanto à l’anglaise !…
Dans ce congrès s’est révélé de façon évidente le but du Dr Zamenhof qui est surtout et avant tout un pacifiste, comme on s’en doutait, au choix des ouvrages traduits par ses amis…
En France, c’est M. L. de Beaufront qui s’est fait le courtier de l’Esperanto. On lui doit divers manuels et un recueil d’exercices.
L’esperanto se répand. Suivant l’expression d’un de nos plus spirituels confrères, M. N. Baragnon, à propos des rapports lus au congrès — « C’est la revanche de Babel ! »[4].