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Classiquesen Ligne

IIILes arguments esperantistes


§ 1. L’usage de l’esperanto favorise les échanges commerciaux !.....


De tous les arguments, donnés en faveur de l’esperanto, celui-ci frappe davantage la foule. C’est l’appel à l’intérêt, à la bourse, le miroitement d’affaires lucratives et vagues !..... C’est le plus factice des arguments.

Pourrait-on nous citer beaucoup de commerçants faisant leur correspondance en esperanto ? Je sais bien que deux grands magasins de nouveautés parisiens acceptent de répondre dans ce charabia, mais ils répondent dans tous les idiomes et le directeur de l’un d’eux me disait :

— Nous répondons même aux fautes de français, aux erreurs de désignation et nos demoiselles répondent en javanais ?

L’esperanto ne peut être d’aucune utilité dans une grande maison de commerce ou dans une compagnie de transports. Suivant les régions, la maison française compte dans son personnel, des employés connaissant l’anglais, ou l’allemand, ou l’espagnol. Il est rare que dans une maison étrangère la moitié du personnel ignore le français ! Et je me permettrai de rapporter cette anecdote :

Un gros marchand de vins de Hambourg était venu dans ma province pour acheter des muscats. Il affirmait ne rien comprendre au français. Les négociations étaient des plus difficiles. Comme il pénétrait avec son courtier, chez un propriétaire, ce dernier, espérant que l’Allemand ne comprendrait pas, avoua hautement, au courtier : « Tâche de m’obtenir 30 francs de l’hectolitre, mais je suis gêné ; à vingt francs, je cèderai..... » C’est une affaire faite, s’écria, en français, l’Hambourgeois, je vous achète votre cave à vingt francs !.....

À qui donc fera-t-on croire qu’un commerçant manquera une bonne affaire, faute de connaître la langue de son correspondant et à qui fera-t-on croire que grâce à l’esperanto vous réaliserez des opérations commerciales plus étendues ?

Pour les affaires traitées, verbalement, sur les grands marchés internationaux, l’anglais et le français sont seuls admis. Dans la correspondance, il est d’usage que la maison la plus importante se mette à la portée de l’autre et rédige ses lettres dans la langue de son client ou de son fournisseur..... Ce n’est pas la langue qui est un obstacle aux transactions commerciales internationales, c’est la différence des poids, des mesures et des monnaies, existant entre deux nations ou seulement deux provinces voisines.

L’esperanto d’ailleurs se prête mal à la correspondance commerciale. Il est moins précis[5] qu’on ne veut bien le dire et il manque surtout des nuances propres à établir le raisonnement qui convaincra votre acheteur et le fera consentir.


§ II. L’esperanto ne songe point à ruiner les langues nationales ; il veut être seulement une langue auxiliaire, réglant des échanges essentiels, commode pour le voyageur, le touriste, etc.....


Après l’argument économique, voici l’argument hypocrite.

Si vraiment l’esperanto ne veut être qu’une sorte de langage maçonnique, pourquoi ses propagateurs zélés l’ont-ils transporté dans le domaine littéraire ? Pourquoi a-t-on traduit Corneille et Racine, en cet idiome ? D’ailleurs, voici un aveu dénué d’artifice.

« Une langue artificielle, dit un maître Espérantiste dans le Chasseur français du 1er juin 1905 (Saint-Étienne), n’est pas faite pour la littérature. J’ai commis la traduction d’une nouvelle de Jules Lemaître : « L’Aînée »..... Je le reconnais sans fausse honte : ma traduction fut pitoyable..... Un horloger qui aurait entrepris d’assembler les rouages d’une montre avec des tenailles de forgeron. Et ensuite : Quand je lis un Suédois, je ne vois que le gros de ses idées, le reste m’échappe..... Pour dire toute la vérité, l’Esperanto de ce Suédois me paraît quelque peu enfantin..... En un mot, l’Esperanto, à moins d’une transformation radicale, n’est et ne peut être qu’un sabir ».

Quand à être un langage commode en voyage, c’est autre chose. En outre qu’il faudrait en imposer l’apprentissage aux garçons d’hôtel, aux servantes et aux plongeurs, l’idée d’un idiome neutre à la portée de tous les voyageurs est contraire même aux principes qui dirigent le vrai voyageur.

Comment ! vous allez dans un pays, pour connaître ses mœurs, ses monuments, ses cathédrales, ses musées, ses promenades, ses vallons, ses châteaux et vous ignorerez volontairement les éléments de sa langue. Volontairement vous vous fermerez à l’intelligence de ses inscriptions, et des locutions populaires et des cris de ses rues ! Tout ce qu’il y a de différencié, de pittoresque, de représentatif dans la vie du pays parcouru, vous le négligerez, dans le plaisir de pouvoir échanger des banalités, dans une langue convenue, au Salon du Palace-Hôtel ou du Métropolitan de l’endroit.....

L’Esperanto est une langue auxiliaire pour aider peut-être, à demander son bonnet de nuit ou sa côtelette, mais malheureusement dans les lieux qui attirent le voyageur, là où vit et grandit l’essentiel d’un peuple, dans tous les endroits curieux du monde, on ne le parlera jamais.

Langage auxiliaire à l’usage des institutrices et des fillettes atteinte de la maladie des cartes-postales, il ne peut convenir, et encore ?, qu’à ceux-là qui sont sédentaires.


§ III. L’Esperanto s’apprend facilement. Il ne demande qu’un peu de mémoire ?


C’est bien ce que nous lui reprochons. Il n’exerce que la mémoire et non l’intelligence. Il est mécanique puisqu’il est artificiel. Le lettré qui a une forte culture générale n’en a que faire puisqu’il reconnaît les racines qui composent l’esperanto et qu’il est suffisamment préparé à l’étude rapide de l’anglais et de l’allemand. Quand aux personnes d’une instruction primaire, elles apprennent donc un idiome dont elles ignorent les sources et les racines ! Elles se serviront d’une langue dont elles ignorent la composition..... L’esperanto ou l’art de faire un plat sans regarder et connaître les ingrédients ? Et d’ailleurs, l’esperanto s’apprend-t-il si facilement ? On en douterait à voir ses fondateurs multiplier chaque jour, les livres d’exercices, les manuels, les grammaires, etc....., car nous ne croyons pas à une spéculation de librairie de leur part !


§ IV. Bien qu’il ne soit pas une langue littéraire, l’esperanto peut donner une traduction des grandes œuvres littéraires de tous les pays !


Alors ? pourquoi M. de Beaufront écrit-il à la fin d’une calembredaine qu’il qualifie de synthétique :

« Assurément, et nous le savons mieux que personne, ce texte est étrange et ne présente aucun intérêt littéraire. Sa traduction française est très loin d’offrir un modèle de style ; car, avant tout, nous avons voulu qu’elle fût le miroir fidèle des expressions, et même, autant que possible, du tour de phrase présentés par le texte Esperanto (sic) ».

Oui, selon le temps, l’esperanto sera ou ne sera pas littéraire ! En réalité, il ne l’est jamais, bien que nous possédions déjà : Hamleto, dramo de Shakespeare. L’Avarulo tradukita de Molière, mis à mal par M. Meyer, qui sévit encore contre Xavier de Maistre : Vojago interne de mia Cambro.

M. Sarpy Sinjorino (sic), lui, s’est attaqué à Perrault : et cela nous vaut Rakentoj pri Feinoj. Ensuite un M. Vaillant — le bien nommé ! — n’a pas hésité à faire un choix de fables de la Fontaine : Elektitaj Fablej. Un certain nombre d’autres espérantistes, MM. Ellis, O’Connor, Jürgensen, Dombrowski, Sadria etc..... ont suivi ce bel exemple et, plus héroïque le Dro Vallienne nous donne le texte international des Kantoj I et II de Eneïdo de Virgilio

Et si vraiment vous estimez que tout cela n’est pas esthétique et vivant et d’un haut intérêt littéraire, vous êtes indignes de comprendre le progrès de l’humanité et les hauts soucis de littérature, d’art et de beauté qui mènent les esperantistes ? Vous ne lisez donc pas les chefs d’œuvre répandus en Francujo, Anglujo, Danujo, Germanujo, Italujo, Polujo, Svedujo, Hispanujo et Sottisujo ?.....


§ V. L’esperanto est neutre. Les racines sont empruntées aux principales langues dominantes en Europe.


Et voilà pourquoi votre fille est muette et votre langue impuissante. La fiancée est trop belle. Trop de racines. Une seule suffirait, eût dit Rabelais.

Neutre, votre idiome qui ne veut pas plus donner de racines à une langue nationale qu’à une autre (quel style !..) ne peut satisfaire complètement personne. Son internationalisme est puéril, car si vraiment l’esperanto résolvait un problème social, votre langue aurait l’approbation entière des congrès socialistes. Mais les syndicats ouvriers de tous les pays vous raillent[6]. Votre internationalisme n’est même pas réel. C’est un internationalisme de cabinet de travail et de rêveur. Il est bourgeois. C’est un manteau d’arlequin sur les épaules de Joseph Prudhomme !.....