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Classiquesen Ligne

IVLe Péril espérantiste


Ce péril existe. Il est double.

L’esperanto est d’abord une perpétuelle insulte à la beauté des langues d’où il est né. Ce fils bâtard fait tort à ses parents. Tout ceux qui ont protesté pour le maintien de l’orthographe traditionnelle devraient bien protester contre l’esperanto.

La beauté extérieure du français restera toujours un secret pour celui de nos compatriotes qui écrit ou lit sans frémir un texte comme celui-ci :

« Tion aŭdante mi klarigis al mi la malbonan mienon de l’homo kaj lian koloron tiel strangan. Sed mi ektimis, ke li mortos êe mi, se mi luigos, al li la apartamenton. Mi do pripensis pri rimedo por deturni lin de lia projekto, ĉar mi preferis pli, ke la loĝejo restu ne luita, ol vidi lin mortantan en mia hejmo. Tamen mi agis kontrau li kvazau mi tre dezirus, ke li fariĝu mia luanto. Mi postulos tian prezon, diris mi al mi mem, ke li rifuzos. Mi luigos la apartamenton po 600 frankoj por unu monato, prezo guste duobla rilate al la vera valoro. »

Allez donc, au sortir de cet argot faire comprendre à un espérantiste, des vers de Racine.

Ariane ! ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée…
La Thessalie entière ou vaincue ou calmée,
Lesbos même conquise en attendant l’armée

Ne sont, d’Achille oisif, que les amusements.…

Et pour la vague satisfaction de correspondre avec deux ou trois niais d’Outre-Danube ou d’Outre-Rhin, vous détruiriez chez un adolescent le sens plastique de sa langue natale.

D’autre part, si vraiment l’esperanto est une langue facile[7], vous donnerez à vos adeptes le goût du moindre effort : vous les priverez de la surprise de découvrir une couleur ou un sens nouveau dans la phrase ; vous supprimerez l’effort de leur pensée en éveil ; vous supprimerez la curiosité.

Et ce sera vainement que trois siècles de littérature auront passé, enrichissant notre langue de tournures et de nuances nouvelles. Le progrès sera, pour vous, de revenir au balbutiement, à l’exercice mnemotechnique. Il ne faudra plus essayer de comprendre. On devra se souvenir.

Toute la culture humaniste s’écroule si vous triomphez. La civilisation faite de différenciations successives se réduit peu à peu à une sorte de phalanstère et comme, dans tout nivellement, c’est le plus grand qui souffre le plus, c’est la langue française qui souffrira le plus, puisqu’elle est la plus nuancée, la plus subtile, la plus difficile des langues d’où coule la vôtre…

Mais toute notre force est là. Nous, français, nous avons une langue difficile. Il faut de longues études, de patients exercices pour s’assimiler notre langue et c’est pour cela que tous ceux qui s’imposent ce labeur, ont ainsi le temps de nous mieux connaître, de nous mieux comprendre et c’est pour cela que tous ceux qui parlent le français subissent toujours notre influence, notre charme, car l’âme française, claire, nette, nuancée se mêle entièrement à notre langue.

C’est notre civilisation qui suit nos auteurs.

On a cherché à établir le latin comme langue artificielle. Cette tentative ne vaut pas mieux que celle de l’esperanto, mais au moins, elle se réclame d’un meilleur esprit :

De toutes les tendances modernes, il n’en est pas de plus dangereuse que ce besoin d’uniformisation qui travaille les cerveaux en apparence les plus sains. De quelle utilité générale cela peut-il être que les vignerons de l’Hérault parlent la même langue que les coolies chinois ?

Au contraire, un ensemble d’hommes qui a sa langue propre est plus fort. Durant les vendanges nous occupons des ouvriers italiens qui ne connaissent ni le français, ni le languedocien. Pourtant, ils se font bien comprendre et cette difficulté à communiquer avec les indigènes, rend ces italiens, plus méfiants, plus économes. Ils se réunissent entre compatriotes et la communauté du langage et des intérêts, en les isolant, les rend plus forts.

Outre que les Chinois et les Cafres auraient à se plaindre de l’adoption universelle du latin, je ne vois pas des savants d’accord sur la prononciation et l’orthographe. Que de disputes et de polémiques !

La langue exportée par les légions romaines et qui n’a pas su se garder pure et vivante, lorsqu’elle avait l’appui des armes et l’asile des camps proconsulaires, essaierait en vain de revivre sous la tutelle des Académies. Il y aurait toujours des paysans et des politiciens pour la déformer. Ma province garda, durant dix siècles, le trésor latin ; il suffit des soudards d’Amalric pour éteindre avec les libertés romanes, le dernier sourire de la parole de Virgile. La langue est un produit du sol, de la race, de la culture, du ciel, de la richesse économique d’un pays. Elle doit varier comme les vins et les fruits. Je ne vois pas la même parole latine, autour des mousses d’Ay, des muscats d’Alicante et des bières de Munich, je ne vois pas la même langue louangeant une cigarière de Séville ou une barmaid de New-Yorck. Langue morte, le latin convenait pour classer des fleurs mortes des herbiers. Pour la flore vivante, le savant lui-même prononcera le nom local, toujours pittoresque. Ceux-là même qui, comme moi, caressent le rêve d’une fédération latine et d’une renaissance méditerranéenne, n’osent s’arrêter à l’espoir d’une renaissance de la langue. Elle est morte après avoir été féconde, après avoir été la nef à plein-cintre de la civilisation. Ne la réveillons pas de son sommeil sacré. Elle a une fille qui la vaut bien et qu’il faut aimer.

Et voilà le premier tort d’une langue morte et surtout d’une langue artificielle adoptée comme langue universelle, c’est de faire méconnaître la culture actuelle, la langue nationale au profit d’une langue factice. C’est sacrifier le présent au passé ou à un avenir incertain. C’est le crime qui consisterait à sacrifier un homme de vingt ans sur le tombeau d’un vieillard ou le berceau d’un enfant infirme.

L’Esperanto constitue d’ailleurs un danger que ne présente pas le latin à ce double point de vue de la culture humaniste et de la plastique de la langue.

On a pu voir par les noms que nous avons cités à quelle race appartenaient en général ses défenseurs et sans affirmer que l’Esperanto est un nouveau moyen de dissolution sociale adopté par les juifs, on peut s’étonner de l’insistance que mettent à nous l’imposer, surtout des étrangers qui connaissent d’ailleurs notre langue et n’ont pas d’ordinaire recours à l’Esperanto pour converser avec nous.....

Une langue universelle est inutile, mais si vraiment, on en veut une, elle existait avant l’Esperanto et lui survivra.....