Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

§ 1. — Les idées actuelles sur la genèse des religions.

Bien que l’histoire de l’humanité soit inintelligible sans celle de ses dieux, l’analyse des religions fut longtemps dédaignée par la science.

A une époque récente seulement, elle finit par intéresser les savants. Mais les interprétations qu’ils appliquèrent alors produisirent d’assez médiocres résultats.

La genèse des religions demeure encore mal connue, parce qu’on a cru pouvoir les étudier comme les autres événements historiques, à l’aide de textes. Or, les religions pratiquées diffèrent toujours des religions enseignées par les livres. Nous verrons dans un autre chapitre qu’une religion adoptée est bientôt transformée, quoique ses textes restent invariables.

On connaît donc fort peu de chose des religions en se bornant à consulter des livres. Les temples, les statues, les bas-reliefs, les peintures, les légendes, nous renseignent beaucoup mieux sur la façon dont elles furent comprises par leurs fidèles.

Les écrivains adonnés à l’étude des religions ne tiennent généralement aucun compte de leurs transformations, c’est pourquoi on les voit adopter des théories fort contraires à l’observation.

De savants professeurs donnent, par exemple, le bouddhisme comme une religion sans dieu, alors qu’il fut peut-être le plus polythéiste de tous les cultes. Son fondateur, bien que contestant l’existence des dieux, entrait cependant en conflit avec eux, lorsque dans ses méditations, sous l’arbre de la sagesse, il luttait contre les menaces de Mara, prince des démons, et les séductions des Apsaras, filles des dieux. Parler de religion sans dieu c’est commettre une erreur de psychologie collective fondamentale.

Les hypothèses sur la genèse des religions changent d’ailleurs fréquemment. Une des plus répandues, pendant un certain temps, fut la théorie dite linguistique. D’après elle, les phénomènes de la nature : le soleil, la lune, le feu, etc., avaient été personnifiés, parce qu’on prenait pour des réalités les expressions figurées servant à les désigner. Ainsi le mythe de la déesse Séléné venant embrasser Endymion, dans la caverne de Latmos, représenterait simplement la lune caressant de ses rayons les flots où s’était couché le soleil.

Inutile de nous arrêter à cette théorie complètement abandonnée aujourd’hui. Celles qui la remplacèrent ne semblent pas d’ailleurs beaucoup plus solides.

Les recherches anthropologiques sur le totémisme chez les Peaux-Rouges comme explication du sacrifice, sur le tabou des Polynésiens comme interprétation du scrupule et de l’interdit dans la vie sociale ont en effet bien peu éclairci les problèmes religieux, notamment ceux de la mythologie grecque. Les codes des peuples civilisés et même de simples usages sociaux, dénués d’origine religieuse, sont remplis d’interdictions analogues aux tabous des groupements rudimentaires. Leur caractère sacré chez les primitifs tient à ce que tous les actes de la vie ordinaire, y compris les repas, sont pour eux de nature religieuse.

Une théorie très en faveur actuellement consiste à envisager les religions comme des phénomènes collectifs ayant pour but d’imposer certaines obligations devenues sacrées. Toutes les religions prennent évidemment, à un moment donné, un caractère collectif et impliquent nécessairement alors des obligations, mais on pourrait difficilement contester qu’elles aient d’abord été des créations personnelles. Ces deux caractères successifs : personnel, puis collectif apparaissent nettement, par exemple, dans les religions ayant joué le plus grand rôle, celles de Bouddha, et de Mahomet, notamment.

Le défaut des théories actuelles sur la naissance des religions est d’abord de leur chercher une seule cause, alors qu’elles en comptent beaucoup ; ensuite de dédaigner les facteurs psychologiques, éléments principaux, suivant nous, de leur formation.

La connaissance de ces facteurs permet seule de mettre en évidence les origines profondes des phénomènes religieux observés dans l’humanité à travers l’histoire. Elle justifie la thèse que nous aurons à soutenir, de l’étroite parenté de tous les cultes.

Les pyramides d’Égypte, les flèches des minarets, les tours des cathédrales, les dissertations des théologiens, l’extase du prêtre devant l’autel, la ferveur des fidèles, aussi bien que les totems et les tabous des sauvages, demeurent incompréhensibles si l’on néglige les forces affectives et mystiques qui les déterminent. Ces forces étant les mêmes chez tous les peuples, leurs diverses manifestations religieuses présentent nécessairement une étroite analogie.