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§ 2. — Éléments mystiques et affectifs des croyances religieuses.

La perpétuité des dieux dans l’histoire suffirait pour prouver qu’ils correspondent à des besoins irréductibles de l’esprit. Si l’humanité changea quelquefois de divinités, elle ne s’en est jamais passée. Avant d’élever des palais aux rois, les hommes en édifièrent aux dieux. Le besoin de religion présente le même caractère de fixité que les autres aspirations fondamentales de notre nature.

Un des éléments essentiels des religions est l’esprit mystique. Son rôle dans la genèse des croyances religieuses ou politiques apparaît prépondérant.

Il se trouve à la base des diverses religions, c’est pourquoi toutes possèdent, parmi leurs caractères communs, la crainte du mystère, l’espérance dans le mystère, l’adoration du mystère.

Sans doute, l’esprit mystique ne pouvait fournir que d’illusoires réponses aux problèmes de la vie et de l’univers, mais il engagea l’homme sur une voie entièrement nouvelle qui, après de longs siècles d’efforts, devait le conduire aux connaissances dont nous vivons aujourd’hui.


Le mysticisme n’est pas le seul fondement des croyances religieuses, elles ont aussi pour soutiens des éléments d’ordre affectif. Parmi eux, il faut mentionner surtout la peur, l’espérance et le besoin d’explication.

De tous ces sentiments, la peur est peut-être le plus influent. Lucrèce lui attribuait la naissance des dieux.

La crainte de l’homme devant les forces redoutables dont il se sentait enveloppé était aussi naturelle que l’espérance de se concilier leur protection par des prières et des présents. La peur des forces naturelles transformées en divinités plus ou moins semblables à lui, et l’espoir de se les rendre favorables, furent des sentiments universels chez les peuples. Tous se conduisirent comme plus tard les Mexicains qui, ne connaissant pas les chevaux et voyant les cavaliers espagnols avec leurs armes à feu, adorèrent aussitôt ces êtres mystérieux vomissant la foudre.

L’action de la peur et de l’espérance ne s’observe pas seulement dans les religions primitives, mais aussi dans celles des peuples les plus civilisés. Sans la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis, le christianisme n’aurait pu s’établir.

Les interprétations qui précèdent font comprendre l’origine des croyances religieuses, mais n’expliquent pas la genèse des diverses légendes mythologiques. Comment naquirent Jupiter, Apollon, Vénus, Diane et de quelle façon se créèrent leurs aventures ? Aucune science ne saurait répondre parce qu’il est intervenu dans ces fictions un facteur : l’imagination, indépendant de toute logique intellectuelle.

On sait combien une telle faculté amplifie et déforme facilement les événements. Greffée sur des rêves et les visions qui en sont le cortège, elle altère complètement des faits dont le point de départ est quelquefois réel.

Les récits mythologiques se sont formés, comme la plupart des épopées et des légendes, de toutes les époques, l’Odyssée et les Contes des Mille et une Nuits, notamment.

Elles mirent d’ailleurs des siècles à se constituer au moyen d’additions, interpolations et altérations successives. Perpétuées par la tradition populaire, elles acquirent progressivement une stabilité très grande et furent l’origine de rites compliqués, rigoureusement observés aussi bien chez les civilisés que chez les sauvages. Les Hopis du Colorado, par exemple, se donnent un mal énorme pour suivre les rites d’une religion enseignant que le monde souterrain est peuplé d’antilopes-serpents gouvernés par une femme-araignée qui tisse les nuages et fait tomber la pluie.

Toutes les religions sont pleines de légendes visiblement inventées de toutes pièces. On peut donner comme type de ces dernières l’aventure du chevalier incrédule qui, voulant remplir d’eau un petit baril, d’abord dans une fontaine, puis dans un fleuve, et enfin dans la mer, voit toujours le liquide fuir devant lui. Il devait être fort sceptique ce chevalier, puisqu’une telle succession de miracles fut nécessaire pour raffermir sa foi.

Les anciens ouvrages scientifiques eux-mêmes fourmillent de légendes absurdes, fruits de l’imagination pure. On trouve par exemple, dans des livres d’histoire naturelle écrits sous Louis XIV, que pour obtenir des vers à soie, il suffit de nourrir une vache pleine avec du mûrier, et de découper son veau en petits morceaux qu’on laissera putréfier. De nombreux vers à soie en sortiront alors. Dans les mêmes ouvrages on apprend que la râpure de corne de cerf facilite de façon infaillible l’accouchement.


A côté des éléments psychologiques précédemment énumérés, un autre facteur, le besoin d’explication, joue un rôle important dans la genèse des dieux.

Jusqu’à une époque bien récente encore, il n’existait pas pour ainsi dire de phénomènes naturels. Tous étaient produits par des volontés divines.

Nos ancêtres, partant du principe général qu’il n’y a pas d’effet sans cause, et ignorant les enchaînements des lois naturelles furent vite conduits à supposer derrière chaque phénomène des êtres surnaturels invisibles assez puissants pour les déterminer.

Leur intervention satisfaisait, quoique d’une manière assez simpliste, aux nombreux « pourquoi » de la curiosité humaine à laquelle la science ne pouvait alors répondre. Toutes les forces de la nature se trouvèrent ainsi déifiées. Des dieux conduisaient le soleil, faisaient mûrir les moissons et lançaient le tonnerre. De semblables interprétations furent d’ailleurs d’une utilité immense aux époques où l’humanité ne pouvait en concevoir d’autres.


Parmi les facteurs psychologiques des religions, il faut mentionner encore le désir de revivre dans un autre monde.

Cette aspiration à l’immortalité se manifeste dans les religions les plus anciennes. On y voit partout l’ombre des défunts leur survivre. Mais l’existence après la mort ne semblait pas toujours très enviable. Homère raconte dans l’Odyssée, qu’Ulysse descendu aux Enfers pour consulter Tirésias, rencontre Achille et essaye de le consoler de sa mort : « Tes consolations sont vaines, répond le fantôme du guerrier, j’aimerais mieux être sur terre l’esclave du plus indigent laboureur que de régner sur le peuple entier des ombres. »

C’est le christianisme qui insista le plus sur la vie future. Le paradis et l’enfer furent les deux grands éléments de son succès.

De nos jours, ces conceptions sont considérées comme imaginaires. Mais le besoin de survie demeure aussi intense au cœur de l’homme. Il fait la force du spiritisme qui laisse espérer une seconde vie à ses adeptes.

La science n’a malheureusement pas découvert encore une seule raison sérieuse permettant d’admettre l’existence de cette vie future. On ne voit pas trop du reste pour quel élément de notre nature il faudrait souhaiter l’immortalité, c’est-à-dire la fixité.

« De quoi se compose, écrit Maeterlinck, ce sentiment du moi qui fait de chacun de nous le centre de l’univers, le seul point qui importe dans l’espace et le temps ? Ce moi, tel que nous le concevons quand nous songeons aux suites de sa destruction, n’est ni notre esprit, ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme, ni la substance, toujours en évolution, ni la vie, cause ou effet de la forme et de la substance ? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses et variables, se rattachant au même instinct de vivre ; un ensemble d’habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire… Il nous est indifférent que, durant l’éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, clarté, éther, étoile ; — et il est certain qu’il les devient et que ce n’est point dans nos cimetières, mais dans l’espace, la lumière et la vie que nous devons chercher nos morts, — il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse jusqu’à se mêler à l’existence des mondes, à la comprendre et à la dominer. Nous sommes persuadés que tout cela ne nous touchera point, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne, et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. »

Il semble donc bien qu’il faille définitivement renoncer au séduisant espoir de conserver dans un autre monde, notre personnalité. Nous ne la maintenons même pas d’ailleurs ici-bas, puisque de la naissance à la mort, elle change constamment.

Le seul élément de durée sur lequel on puisse compter est la vie de nos descendants. Ils porteront en eux, comme nous les portons nous-mêmes les ombres de milliers d’ancêtres. Cette immortalité apparaît malheureusement trop impersonnelle pour pouvoir nous intéresser beaucoup. C’est pourquoi les croyants avides d’espérance agissent sagement en conservant les dieux qui leur offrent le puissant réconfort d’une vie future individuelle.

Les éléments psychologiques énumérés au cours de ce paragraphe : déification des forces de la nature, peur, espérance, imagination, besoin d’explication, désir de survivance, ayant été des facteurs fondamentaux de toutes les croyances, nous les retrouverons parmi les religions les plus diverses. Ils leur ont fourni beaucoup de caractères communs.