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Classiquesen Ligne

§ 1. — Transformations subies par la religion des théologiens en devenant populaire.

L’histoire des religions est toujours difficile à saisir parce qu’elles se présentent sous deux aspects fort distincts, les dogmes et la pratique populaire.

Les livres nous apprennent d’une religion la pensée de ses créateurs et de leurs premiers disciples, mais nullement l’idée que le peuple s’en fait. Les théologiens sont pleins de subtilités que l’âme de la multitude simplifie et transforme.

Les écrivains restent généralement muets sur ces transformations et s’attachent uniquement aux textes, bien que leur importance réelle soit très faible.

L’étude des métamorphoses subies par une religion en pénétrant dans les foules n’est pas impossible, même sans documents précis, car les grandes lignes de ces modifications se retrouvent partout identiques. Un culte monothéiste par exemple prendra toujours une forme polythéiste dès qu’il sera pratiqué par un peuple. En tous pays les dieux seront adorés de la même façon avec des rites bien voisins.

La prétention des livres sacrés de créer des dogmes invariables ne s’est jamais réalisée. La fixation par l’écriture en ralentit seulement un peu les transformations.

Bien que les foules ne se soucient guère des textes on les vit souvent se passionner furieusement pour certains d’entre eux dont la compréhension leur demeurait impossible. Les âmes étaient soulevées alors non par ces textes mais par les suggestions de puissants hallucinés. La Réforme ne se fit pas avec les pauvres arguments de Luther et de Calvin, mais grâce à l’action directe de quelques apôtres.

L’influence des meneurs et de la contagion mentale peuvent seules expliquer pourquoi les foules se passionnent parfois pour des controverses théologiques complètement inintelligibles, ou visiblement absurdes. Que pouvaient comprendre, par exemple, au Jansénisme à peine intelligible pour des théologiens les esprits qui s’enthousiasmèrent en faveur de cette doctrine au temps de Louis XIV ? On sait qu’un illuminé du nom de Jansénius s’était imaginé faire revivre la théorie de la prédestination. Ses divagations ne devaient toucher qu’un petit nombre de névropathes hantés par une peur horrible de l’enfer et qui, incertains de la miséricorde divine, vivaient dans le doute et le désespoir. Cependant la France entière faillit être bouleversée par cette insanité, qui impressionne aujourd’hui encore, puisque de graves historiens lui consacrent des ouvrages importants.

La transformation des dogmes, passant de l’âme des théologiens dans celle des foules, est la conséquence d’une loi générale observée dans toutes les religions, aussi bien d’Europe que d’Asie. Le brahmanisme et le bouddhisme en constituent de frappants exemples.

Avant de les étudier, nous remarquerons tout d’abord qu’apparaissent chez ces religions pourtant si lointaines, des manifestations de la mentalité religieuse identiques dans tous les cultes, y compris le christianisme : multiplication des dieux, hérésies, schismes, divisions en sectes, couvents, vie ascétique, rites rigoureux, pèlerinages aux sanctuaires réputés, etc.

Les Védas constituent les livres sacrés du brahmanisme, mais en devenant religion populaire, celui-ci s’est transformé au point de ne plus conserver aucune parenté avec les textes qui l’ont inspiré.

Le Brahmanisme populaire nous montre en effet un mélange intime des croyances les plus diverses. Théoriquement, il comporte une grande trinité : Vishnou, dieu de l’amour, Siva, dieu de la mort et Brahma, souverain maître.

Sur cette trinité fondamentale d’abord, devenue un peu accessoire ensuite, l’imagination populaire greffa des milliers de divinités fort analogues à celles du monde antique. Les forces de la nature, les animaux utiles ou nuisibles, les ombres des morts, l’eau des fleuves, le vent, la lumière, tout devint divinités pour le peuple.

Si au lieu d’examiner le brahmanisme populaire on l’étudie dans les livres des théologiens et des lettrés, apparaissent alors des conceptions religieuses fort différentes. Les dieux secondaires sont à peu près ignorés. Tous les êtres composés d’éléments indestructibles se dissolvent dans leurs principes après la mort et retournent au sein de Brahma. Quelques-uns de ces livres professent sur la création du monde des conceptions parfois très sceptiques : « D’où vient cette création ? disent les Védas, est-elle l’œuvre d’un créateur ou non ? Celui qui la contemple du haut du firmament, celui-là seul le sait. Peut-être lui-même ne le sait-il pas. » On ne fonde pas évidemment une religion populaire avec de tels principes.

Les mêmes distinctions entre la foi populaire et celle des théologiens, apparaissent encore plus frappantes dans le bouddhisme. Cette religion, fondée sur la négation de tous les dieux, a fini par devenir le plus polythéiste des cultes en passant dans la mentalité des masses.

J’ai exposé au cours de mon ouvrage sur les Civilisations de l’Inde, l’histoire de cette transformation. On y verra comment une exploration archéologique me révéla l’évolution subie par le bouddhisme et pourquoi ce dernier disparut du pays où il avait pris naissance.

Les auteurs ayant étudié le bouddhisme dans les livres le crurent avec raison une religion théoriquement athée. Leur erreur commença quand ils supposèrent que cet athéisme était devenu populaire.

Une séparation complète existe entre le bouddhisme théorique et le bouddhisme pratiqué par ses fidèles.

Les conceptions du grand réformateur Bouddha peuvent se résumer en quelques lignes. Je les emprunte à Taine, afin que le lecteur ne me soupçonne pas d’émettre une théorie exclusivement personnelle.

« C’est une hérésie, assurait Bouddha, que d’affirmer l’existence d’un être suprême créateur du monde…

« Quatre vérités composent sa doctrine. Toute existence est une souffrance, parce qu’elle comporte la vieillesse, la maladie, la privation et la mort. Mais ce qui a fait d’elle une souffrance, c’est le désir, sans cesse renouvelé, et sans cesse contrarié, par lequel nous nous attachons aux objets, à la jeunesse, à la santé, à la vie. Donc, pour détruire la souffrance, il faut détruire ce désir. Pour le détruire, il faut renoncer à soi-même, se délivrer de la soif de l’être, ne plus sentir d’attrait pour un objet ni pour aucun être… Le sage atteint au renoncement et à l’insensibilité en considérant que tout être étant composé est périssable, qu’étant périssable il est une simple apparence sans solidité ni support, un phénomène en train de disparaître, semblable à l’écume qui se fait et se défait à la surface de l’eau, à l’image qui flotte dans un miroir ; bref, par la conviction profonde que les choses ne sont pas. »

Cette doctrine est, je le répète, celle des livres. Elle devait évidemment rester incomprise du peuple. L’étude des bas-reliefs de l’Inde m’a vite montré ce que devinrent ces philosophiques conceptions, en pénétrant l’âme populaire. Du négateur des dieux Bouddha, la multitude fit d’abord un dieu unique, puis l’entoura bientôt d’une légion d’autres divinités et le noya en quelques siècles dans leur foule. N’ayant plus alors aucune supériorité sur les autres dieux, Bouddha finit par être oublié et le bouddhisme disparut comme religion spéciale.

Cette transformation d’un athéisme philosophique en polythéisme populaire jette une vive lumière sur les ressorts secrets de la mentalité religieuse.