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§ 2. — Comment les peuples interprètent la nature de la divinité.

Les faits précédents montrent clairement ce que deviennent les dogmes en se propageant dans les masses, mais ne nous disent pas de quelle manière les disciples conçoivent leurs divinités.

Il est si difficile de se le représenter pour des peuples à mentalité différente de la nôtre, les Grecs et les Romains par exemple, que les historiens ne l’ont guère tenté. Que pouvait signifier pour un Romain le numen ou génie des empereurs, qu’il adorait et auquel il élevait des temples ? Comment faisait-on si facilement un dieu d’un homme ? Peut-être supposait-on chez les héros une sorte d’incarnation de l’esprit divin ? Ces déifications équivalaient sans doute à la sanctification des personnages vertueux du christianisme. Un saint est, comme les empereurs, un homme divinisé après sa mort et auquel sont dédiés également des temples.

On se représente mieux l’idée de la divinité que se faisaient des hommes moins raffinés, tels que nos ancêtres chrétiens du Moyen Age, par exemple. Dieu et ses saints étaient simplement pour eux des personnages très puissants, dont la faveur s’obtenait au moyen de prières et de présents.

Certains fidèles n’hésitaient pas du reste à manifester leur mécontentement en termes sévères quand la récompense obtenue n’était pas proportionnée aux offrandes. Parlant de la pratique du christianisme au Moyen Age, l’illustre historien Fustel de Coulanges s’exprime ainsi :

« C’était une religion fort grossière et matérielle. Un jour, saint Colomban apprend qu’on a volé son bien dans le moment même où il était en prières au tombeau de saint Martin : il retourne à ce tombeau et s’adressant au saint : « Crois-tu donc que je sois venu prier sur tes reliques pour qu’on me vole mon bien ? » Et le saint se crut tenu de faire découvrir le voleur et de faire restituer les objets dérobés. Un vol avait été commis dans l’église de Sainte-Colombe, à Paris ; Éloi court au sanctuaire et dit : « Écoute bien ce que j’ai à te dire, sainte Colombe, si tu ne me fais pas rapporter ici ce qui a été volé, je ferai fermer la porte de ton église avec des tas d’épines, et il n’y aura plus de culte pour toi. » Le lendemain, les objets volés étaient rapportés. Chaque saint avait une puissance surhumaine, et il devait la mettre au service de ses adorateurs. Le culte était un marché. Donnant donnant. »

Cette conception resta générale au Moyen Age et plus tard encore. Les rois eux-mêmes ne raisonnaient pas autrement que le peuple. M. Lavisse nous montre Louis XI tâchant de se concilier, à l’aide de cadeaux, les personnages influents du paradis.

« Sa prodigalité envers saint Martin, saint Michel, sainte Marthe, etc., mit plus d’une fois sur les dents ses officiers de finances ; ils devaient trouver en quelques jours une somme énorme pour récompenser un saint qui venait de manifester sa bonne volonté, ou bien pour acheter une intervention décisive. Saint Martin de Tours, après la prise de Perpignan, reçut douze cents écus, et la Vierge du Puy, après la naissance du Dauphin, vingt mille écus d’or. Afin d’empêcher Charles le Téméraire de prendre Noyon, en 1412, Jean Bouret dut envoyer tout de suite douze cents écus à un orfèvre, afin de faire une « ville d’argent » pour Notre-Dame. »

Louis XIV n’entendait pas les choses d’une façon bien différente lorsque après la défaite de Malplaquet, il disait d’un ton de reproche : « Dieu a donc oublié tout ce que j’ai fait pour lui ? »

Des conceptions du même ordre apparaissent à tous les âges, chez les dévots de tous les cultes. On ne voit nulle part des divinités inaccessibles aux présents. Les mêmes besoins de l’âme humaine devaient engendrer partout les mêmes manifestations. Supposant les dieux à leur image, comment les hommes n’auraient-ils pas employé, afin de séduire ces êtres redoutables, les moyens par lesquels se concilie la protection des puissants d’ici-bas ?