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§ 3. — Transformations subies par une même religion en passant d’un peuple à un autre.

Nous avons montré les modifications subies par les religions en se propageant dans les couches diverses d’une même société. Ces transformations seront plus profondes encore pour une même religion adoptée par des races différentes.

Les théologiens attachés à la lettre des dogmes et exigeant seulement des fidèles la pratique des rites, n’aperçoivent pas ces changements et restent persuadés de l’invariabilité de leurs doctrines, quel que soit le peuple les ayant embrassées. Cependant une religion, du fait seul qu’elle est pratiquée par des races différentes, se transforme entièrement.

Le bouddhisme de l’Inde, par exemple, et celui du Japon et de la Chine n’offrent plus aucune parenté. La différence entre eux est telle que les savants ayant étudié pour la première fois le bouddhisme dans ces dernières contrées crurent rencontrer une religion nouvelle.

L’Islamisme a subi des transformations analogues en passant de l’Arabie dans l’Inde. Le plus monothéiste des cultes y est devenu extrêmement polythéiste. Chez les populations dravidiennes du Dekkan il ne diffère du brahmanisme que par l’adoration de Mahomet. En Algérie, l’islamisme des Arabes et celui des Berbères forment également deux religions assez distinctes.

Cette loi de la transformation des croyances passant d’un peuple à l’autre s’applique à tous les éléments de la civilisation. Dans mon livre, les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, j’ai montré depuis longtemps que jamais une nation n’adoptait les arts, les institutions ni la langue d’une autre sans lui faire subir de grands changements.

C’est donc une illusion de croire, avec certains historiens, que les peuples changent leurs dieux à volonté. La conversion de peuples entiers à une religion nouvelle est tout à fait fictive. Si plusieurs semblèrent se convertir au christianisme, à l’islamisme ou au bouddhisme, par exemple, s’ils acceptèrent théoriquement le texte des livres sacrés sans d’ailleurs en connaître un seul mot, ils n’ont adopté réellement de ces diverses croyances que certaines formules, certaines cérémonies, et retenu de la foi nouvelle que les éléments en rapport avec leurs besoins et leurs sentiments. Comment aurait-il pu d’ailleurs en être autrement ?

Ce serait ignorer profondément le mécanisme de la croyance que de supposer un peuple entier capable d’accueillir instantanément les dogmes d’une religion nouvelle pour lui. Quand il a paru les admettre, c’était pour obéir aux prescriptions de chefs redoutés, mais une telle adhésion demeurait purement verbale. Dans les livres seulement on voit Henry VIII imposer le protestantisme à l’Angleterre, sa fille, Marie Tudor, rétablir le catholicisme, puis son autre fille Élisabeth forcer ses sujets à revenir au protestantisme.

Nous résumerons ce chapitre en répétant que la stabilité des religions est une simple apparence. Les dogmes écrits peuvent demeurer invariables, divers rites persister longtemps, mais en réalité les conceptions religieuses suivent la mentalité des hommes qui les adoptent. Elles tendent toutes cependant à prendre certains caractères communs en arrivant dans l’âme populaire. Les divers dieux furent dotés des mêmes pouvoirs, on tenta toujours de se concilier leurs faveurs par les mêmes moyens. Ils extériorisèrent partout les mêmes espoirs, les mêmes craintes et les mêmes rêves.