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Classiquesen Ligne

§ 3. — Le culte des morts.

Le culte des morts paraît avoir toujours fait partie des religions. On le retrouve à tous les âges chez la plupart des peuples, des Grecs anciens jusqu’aux Japonais modernes.

Prépondérant dans la Grèce et l’Italie, il pesa lourdement sur le monde antique. On devait en observer soigneusement les rites sous peine de châtiments redoutables.

« Les Grecs et les Romains, écrit Fustel de Coulanges, avaient exactement les mêmes opinions. Si l’on cessait d’offrir aux morts le repas funèbre, aussitôt les morts sortaient de leurs tombeaux ; ombres errantes, on les entendait gémir dans la nuit silencieuse. Ils reprochaient aux vivants leur négligence impie ; ils cherchaient à les punir, ils leur envoyaient des maladies ou frappaient le sol de stérilité. Ils ne laissaient enfin aux vivants aucun repos jusqu’au jour où les repas funèbres étaient rétablis. »

Cette crainte des morts était universelle. Avertie par un songe que les mânes d’Agamemnon sont irrités contre elle, Clytemnestre envoie aussitôt des aliments sur son tombeau.

D’après une conception retrouvée dans presque toutes les races, chaque être, chaque objet comportait une sorte d’âme invisible. C’est pourquoi l’ombre des présents suffisait à satisfaire l’ombre des morts. Pour la même raison, beaucoup de peuples immolaient pendant les funérailles des grands personnages des chevaux et des serviteurs qui devaient les accompagner en l’autre monde. L’ombre du défunt arrivait ainsi, convenablement escortée, dans le royaume des morts. Au Pérou, on faisait périr sur la tombe d’un Inca décédé les vierges du temple du Soleil, dont les ombres étaient destinées à former une cour au prince défunt.

Chez les Grecs et les Romains, les divinités constituées par les ombres des morts étaient qualifiées de dieux lares. « Elles sont, disaient les Romains, des divinités redoutables, chargées de châtier les hommes et de veiller sur tout ce qui se passe dans l’intérieur des maisons. » Aussi chaque demeure contenait-elle un autel où, matin et soir, la famille réunie adressait ses prières aux ancêtres et leur offrait quelques menus présents.

Ce culte des morts suffirait à expliquer, en dehors des raisons données dans un autre chapitre, la divinisation des empereurs qui étonna beaucoup d’historiens. Il était fort naturel si un particulier devenait divinité après sa mort, qu’un empereur se changeât en une divinité plus importante et fût adoré par tout un peuple au lieu de l’être seulement par les membres de sa famille.

Le culte des morts s’est perpétué chez beaucoup de nations jusqu’à nos jours. Il constitue la principale religion de la Chine et du Japon. J’ai entendu dire à l’un des hommes les plus distingués du Japon, actuellement ambassadeur auprès d’une grande puissance européenne que, rentré à son foyer, il ne manquait jamais d’aller se recueillir auprès de l’autel consacré à ses ancêtres. J’ai répété trop de fois que la volonté des vivants est dominée par celle des morts pour ne pas reconnaître le côté judicieux d’un tel culte. Par sa pratique, l’homme prend conscience du lien étroit le rattachant aux générations passées dont il n’est que la continuation.

On ne doit donc pas considérer uniquement comme une image l’assertion de l’illustre amiral Togo proclamant, après avoir remporté la plus importante des batailles navales modernes, que ce n’était pas lui, mais l’âme de ses ancêtres qui l’avait gagnée. Assurément une grande part du triomphe revenait au célèbre amiral, cependant tous les aïeux créateurs de l’âme nationale du Japon n’étaient-ils pas les vrais vainqueurs ? Les morts créent nos vertus, et quand nous valons quelque chose, nous le devons surtout à eux.

La religion des morts s’est restreinte chez plusieurs peuples, mais n’a jamais disparu. Pour les chrétiens, elle se borne presque uniquement à la vénération des saints et à une fête annuelle consacrée à visiter les tombes des défunts.