Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

§ 4. — La divinisation des abstractions et des héros.

Au culte des dieux divers dont nous avons parlé s’ajouta encore chez certaines nations la divinisation de personnages et de diverses collectivités. Les Romains déifièrent leurs villes, leurs héros, leurs empereurs et même de simples abstractions. La vertu, la concorde, la justice, etc., avaient leurs temples.

Ces conceptions nous semblent aujourd’hui singulières, cependant plus d’une analogie existe entre elles et le symbolisme moderne.

Nos monuments, nos monnaies, nos papiers officiels, les décorations de nos grandes écoles savantes, sont en effet remplis d’incarnations allégoriques. La loi, la justice, la liberté, etc., continuent à être représentées par des personnages. La pensée de l’homme antique concrétisant la concorde sous forme de déesse, n’était pas très éloignée de celle de l’homme moderne représentant la république par une femme coiffée d’un bonnet phrygien ou personnifiant la ville de Strasbourg sous les traits d’une statue couverte, à certaines dates, de couronnes.

La divinisation des empereurs ne constitue pas davantage un phénomène spécial au monde antique. Non seulement saint Louis entra dans le panthéon chrétien, mais tous les rois de notre ancienne monarchie étaient considérés, aussi bien par le peuple que par des hommes éminents tels que Bossuet, comme des incarnations de la puissance divine. Les inscriptions monétaires et les pièces officielles rappelaient toujours qu’ils tenaient leur pouvoir d’une grâce de Dieu. Pour des personnages en relation si intime avec la divinité, naissait naturellement un sentiment bien voisin de l’adoration. Ne possédaient-ils pas d’ailleurs quelques-uns des pouvoirs attribués à la divinité même, tels que celui de guérir certaines maladies par un simple attouchement ?

En fait, le peuple à tous les âges divinisa les héros. Les soldats de Napoléon considéraient leur empereur comme une divinité invincible. Le vicaire général de Notre-Dame le déclarait publiquement une incarnation de la Providence[3].

[3] Napoléon lui-même finit par trouver cette divinisation de sa personne excessive. En 1808, il écrivait à son ministre de la marine :

« Je vous dispense de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d’irrespect pour moi dans cette phrase, que je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez. »

Les rapprochements que nous venons de signaler entre la pensée antique et la pensée moderne prouvent à quel point, sous des formes diverses, la mentalité religieuse s’est maintenue identique à travers les âges.