§ 1. — La naissance du christianisme.
Les religions du monde antique furent d’abord des cultes locaux ne cherchant nullement à se propager. Un peuple avait ses dieux comme il possédait sa langue, ses lois, ses coutumes et ses arts. Il eût jugé sacrilège de voir ses divinités adorées par des étrangers. Un conquérant seul pouvait se le permettre.
Quand la puissance romaine eut un peu unifié le vieux monde et rendu les communications faciles, des religions à tendances universelles naquirent. Le christianisme et l’islamisme sont les plus célèbres.
Nous bornerons notre étude à la première. Elle suffit à montrer la genèse et l’évolution de ce que nous appelons les grandes croyances synthétiques. Son histoire apprend de quelle façon naît, se transforme et se propage une religion, comment elle s’assimile des croyances antérieures et pourquoi elle arrive à influencer les âmes.
L’évolution du christianisme contribue également à justifier cette loi, énoncée dans un précédent chapitre, que la religion enseignée par la théologie diffère toujours de celle pratiquée dans les masses. Elle vérifie aussi cette autre loi fondamentale que les manifestations de la mentalité religieuse sont identiques chez tous les peuples, malgré la diversité apparente de leurs croyances. Que l’homme ait vénéré Isis ou la vierge Marie, il les adora pareillement. De la même manière et sans les différencier beaucoup, il adora les divinités du panthéon gréco-romain ou les saints du ciel chrétien. Que ses fétiches fussent des reliques ou des amulettes quelconques, il leur attribua des vertus identiques.
Alors que la vie de plusieurs fondateurs de religions, Mahomet par exemple, est assez bien connue, celle du fondateur du christianisme reste à peu près ignorée. Il ne faut plus la chercher dans les évangiles, comme on le fit longtemps et comme la science a cessé de le croire possible aujourd’hui. Ces livres, dont le plus ancien, celui de Marc, fut écrit au moins un demi-siècle après la mort du Christ, constituent des compilations de rêveries et de souvenirs incertains amplifiés par la pieuse imagination de leurs auteurs.
Les moins inexacts des documents à consulter sur les premiers temps du christianisme paraissent être les épîtres de saint Paul. Mais, n’ayant pas connu le Christ, il n’en pouvait parler que d’après la tradition et son imagination.
Malgré leur insuffisance, ces sources d’information nous donnent du moins les idées en cours à l’époque où Jésus vivait et montrent que jamais le futur Dieu ne se considéra comme une divinité ni même comme le fondateur d’une religion nouvelle.
« Si l’on était venu dire aux douze apôtres, écrit le professeur Guignebert, que Jésus avait incarné Dieu, ils n’auraient d’abord pas compris, puis ils auraient crié à l’abominable scandale… L’idée de filiation divine ne pouvait présenter à l’esprit d’un Juif qu’un horrible blasphème. »
Se croyant un simple prophète, succédant à beaucoup d’autres, Jésus avait l’unique prétention d’annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu prédite aux Juifs depuis fort longtemps. Cette bonne nouvelle concernait exclusivement d’ailleurs le peuple d’Israël.
Après sa mort, ses disciples essayèrent de répandre ses prophéties et sa morale, mais recrutèrent d’abord peu d’adeptes. La mémoire du Christ ne semblait pas devoir lui survivre longtemps.
On sait qu’il en fut tout autrement. La vision créatrice d’un illuminé, saint Paul, allait sauver le nom du Christ de l’oubli et l’entourer d’une gloire éternelle.
La célèbre apparition sur le chemin de Damas fut le véritable point de départ du christianisme. Doué d’une exubérante imagination, l’esprit rempli des souvenirs de la philosophie grecque et des religions de l’Orient, saint Paul fonda avec le nom du Christ une religion à laquelle Jésus lui-même n’eût certainement rien compris.
Saint Paul ne paraît d’ailleurs pas avoir songé à faire du Christ une divinité. Il le considérait seulement comme un envoyé de Dieu chargé d’apporter aux hommes la certitude d’une vie éternelle et le rachat de leurs péchés par sa mort.
Rien n’indique que pendant le premier siècle du christianisme Jésus ait été considéré par les fidèles comme un Dieu. La croyance à sa divinité se répandit seulement au début du second siècle parmi les communautés chrétiennes.
On pourrait s’étonner d’une pareille lenteur en se rappelant la facilité avec laquelle les hommes de cette époque divinisaient de grands personnages, tels que les empereurs.
Plusieurs raisons contribuèrent à retarder cette déification. Les Juifs, en se convertissant au christianisme, ne voulaient pas renoncer à Jehovah, dieu terrible et jaloux. Après avoir considéré Jésus comme son envoyé, ils en firent d’abord son fils, puis plus tard l’identifièrent avec lui. La foi aveugle des premiers fidèles les empêchait de voir l’abîme qui séparait le farouche Javeh du doux Jésus. Ces contradictions d’ordre rationnel n’existent pas pour la logique mystique.
Les efforts de saint Paul avaient tendu à dégager le plus possible le christianisme de ses éléments juifs, de façon à en faire une religion universelle. Il le devint, mais son expansion fut assez lente, beaucoup plus, par exemple, que ne devait l’être celle de l’islamisme.
Recherchons maintenant comment le christianisme s’annexa les croyances antérieures et évolua dans le cours des âges. Nous examinerons ensuite les causes de sa propagation.