§ 2. — Les transformations du christianisme.
Le nom de religion synthétique que nous avons donné au christianisme est justifié par son adoption d’une foule de croyances antérieures, dont il prétendait pourtant se séparer.
Dès que la doctrine du Christ sortit du monde étroit de la Judée pour pénétrer dans la vie gréco-romaine, elle devait nécessairement s’adapter à la pensée, aux besoins et aux sentiments de nouveaux milieux.
Elle y réussit par l’emprunt d’une foule d’éléments de la philosophie grecque et des religions orientales alors très en faveur.
La science moderne a mis facilement en évidence ce mélange d’influences étrangères méconnu pendant longtemps.
« Paganisme olympique, orphisme, religions orientales diverses, systèmes philosophiques, tout lui fournit un élément, écrit M. Guignebert…
« Le christianisme est devenu une religion véritable, de toutes la plus complète parce qu’elle a pris à toutes ce qu’elles avaient de meilleur. »
Pendant les cinq premiers siècles de son existence, le christianisme ne cessa de se transformer par ces annexions et il devint à la longue un mélange de toutes les croyances orientales, surtout de celles de l’Égypte et de la Perse, qui, vers le commencement de notre ère, étaient fort répandues dans le monde païen. Le culte d’Isis et celui de Mithra, notamment, y avaient de nombreux adeptes. La plupart des cérémonies, rites et symboles chrétiens, ainsi que la lutte éternelle du bien et du mal, appartenaient au culte de Mithra.
« L’Isis allaitant Horus, dit M. A. Reinach, a contribué à former le type de la Vierge à l’enfant, et l’Horus transperçant le crocodile les saint Georges et les saint Michel terrassant le dragon. On sait que l’influence de l’Égypte sur le christianisme ne s’est pas bornée à ces images… jusqu’au bénitier et à la clochette des messes, des cercles de l’enfer avec la plupart de leurs démons, à la prière pour les trépassés, l’Égypte a marqué le christianisme de son empreinte. »
Les rites du christianisme avaient fini par faire de tels emprunts aux cultes antérieurs que les Pères de l’Église, peu au courant du mécanisme de ces annexions progressives, prenaient le culte de Mithra pour une contrefaçon diabolique de celui du christianisme. C’était justement l’inverse.
En raison de ces additions successives, le christianisme mit plusieurs siècles à se constituer. On peut même dire que jusqu’au commencement du Moyen Age, il n’existait aucun exposé officiel de la doctrine. Les décisions des conciles étant contradictoires restaient sans autorité.
Nul pouvoir central ne pouvait fixer les incertitudes des théologiens, l’évêque de Rome n’ayant pas de prépondérance sur ses collègues. Personne ne songeait alors à sa future suprématie.
La foi chrétienne évolua naturellement selon la mentalité des peuples qui l’acceptèrent. Pendant plusieurs siècles, elle constitua un mélange d’éléments fort hétérogènes. Vainement les théologiens tâchaient d’en préciser les dogmes. Schismes et hérésies ne cessaient de se multiplier. Le concile de Nicée, tenu en 325, n’était pas arrivé à formuler nettement la doctrine. Il avait été réuni d’ailleurs dans la seule intention de combattre Arius, niant que le Fils fût Dieu comme son Père. Ce concile eut pour unique résultat important de diviniser définitivement le Christ.
Jamais religion ne dut autant que le christianisme se soustraire aux querelles des théologiens. Il se fût peut-être désagrégé devant ces discussions, si la foi persistante du peuple, étranger à de telles controverses, ne lui eût constitué un solide appui.
Les dogmes chrétiens n’acquirent une stabilité réelle qu’à partir du moment où le pouvoir du Pape fut admis définitivement, au XVe siècle.
Depuis le Xe siècle, les évêques de Rome essayaient bien, mais n’y avaient réussi qu’exceptionnellement, de se faire reconnaître le droit de gouverner l’Église. Innocent III est à peu près le seul qui se permit d’excommunier des souverains.
La première croisade les avait posés un peu en chefs de la chrétienté. Les rois, cependant, ne se soumirent pas longtemps à une pareille tutelle. Les conciles mêmes l’acceptaient mal. Au XVe siècle, celui de Bâle, résistant aux injonctions d’Eugène IV, ce dernier proclama sa dissolution. Le concile alors déposa le pape et en couronna un autre.
Les Souverains Pontifes finirent cependant par obtenir la suprématie depuis si longtemps rêvée. Elle fut un désastre pour l’Église. Leurs prétentions et les abus du clergé amenèrent l’explosion de la Réforme et des guerres de religion qui ravagèrent l’Europe pendant cinquante ans.
Les querelles incessantes du clergé, sa cupidité et le mépris général qu’il inspirait auraient suffi à justifier la prétention de Luther et Calvin de rejeter l’autorité du pape, renoncer à des dogmes incertains et s’en tenir simplement au texte de la Bible.
Après avoir été funeste à l’Église, la Réforme lui devint fort utile en l’obligeant à s’améliorer et surtout à s’unifier. Vers 1550, le concile de Trente reconnut définitivement la suprématie universelle du pape et fixa les moindres détails des dogmes. Ses décisions constituent le code de l’Église depuis cette époque.
Prétendre fixer immuablement un code quelconque, religieux ou civil et, par conséquent, vouloir l’empêcher de changer a toujours été, non seulement une grave imprudence, mais une impossibilité. Immobiliser les dogmes n’est pas immobiliser les pensées.
Papes et conciles s’imaginèrent donc bien vainement stabiliser à jamais la foi chrétienne. L’esprit humain devait progressivement, par ses découvertes, s’écarter d’elle.