§ 5. — Les conséquences imprévues de l’adoption du christianisme.
Les observations précédentes nous montrent le Christianisme accueilli avec enthousiasme par le peuple, avec indulgence par les lettrés et finalement admis dans un but purement politique par les empereurs.
Nul ne prévit alors les lointaines conséquences de cette adoption. Tant de dieux avaient été acceptés dans le cours des siècles qu’un de plus ne semblait pas devoir changer quelque chose à la vie sociale et à la civilisation.
Le contraire cependant se produisit rapidement. Resté sans autres rivaux que des démons, à puissance incertaine, le Dieu des chrétiens prétendit bientôt régir les diverses manifestations de l’existence comme il dirigeait la vie religieuse. Son action s’étendit rapidement à tous les éléments de l’organisation sociale. Les arts, la littérature, la philosophie s’inspirèrent de lui et la civilisation païenne disparut entièrement. Durant des siècles, l’âme humaine ne put se mouvoir que dans le cadre étroit fixé par la théologie chrétienne.
Le christianisme n’aurait pu assurément exercer une telle influence à l’époque où les Romains possédaient une armature sociale, trop stable pour être transformée. Mais quand il triompha, le vieux monde chancelait chaque jour davantage et touchait à sa fin. Les envahisseurs barbares y trouvant une civilisation trop élevée pour leur mentalité, ne pouvaient se l’assimiler. Le christianisme leur fournit les éléments de stabilité qu’ils ne possédaient pas.
Son adoption fut un grand bienfait pour eux et joua dans leur évolution un rôle qu’aucune civilisation supérieure n’aurait su exercer. Les terribles menaces de l’enfer et l’espoir du ciel parvinrent seuls à refréner un peu des hordes dominées par leurs impulsions instinctives et à les transformer en sociétés durables.
La fusion de l’organisation religieuse avec l’organisation politique accrut à la fois la force de la religion et celle de l’État. Pendant de longs siècles, le pouvoir terrestre et le pouvoir divin furent plus ou moins associés, quoique parfois en lutte. Empereurs et rois avaient fini par se considérer comme des représentants de Dieu.
Lorsque, après mille ans de domination, le christianisme eut un peu civilisé les Barbares, ils devinrent alors capables de comprendre le monde antique oublié depuis longtemps. Sa réapparition constitua le mouvement appelé Renaissance.
Cette résurrection fut un éblouissement. Devant les chefs-d’œuvre surgissant à leurs yeux, les hommes délaissèrent les préoccupations théologiques et la perpétuelle menace de l’enfer. Ils admirèrent les dieux et les déesses sortis du tombeau et se laissèrent charmer par leurs merveilleuses légendes.
L’antiquité devint alors la grande inspiratrice. Artistes, littérateurs, philosophes furent subjugués par elle. Il est frappant, quand on visite Rome, de constater que les papes, défenseurs attitrés de la théologie chrétienne, demandaient aux artistes de représenter les légendes de la mythologie païenne. Auprès de ces évocations du monde antique, paraissaient bien pâles les figures étriquées des saints, des martyrs, des Christ et des suppliciés de l’enfer. De tous ces funèbres assombrissements de la vie imposés par la théologie chrétienne l’homme pouvait enfin sortir. La naissance de Vénus, l’histoire de Psyché, les amours de Jupiter ornèrent les murs des palais romains et ceux du Vatican lui-même. Les dieux qui avaient séduit la jeunesse de l’humanité revenaient charmer son âge mûr. Elle apprenait à vivre avec la nature et non plus contre la nature. Si cet élan ne dura pas, c’est que la Réforme y mit indirectement un terme. Sans son influence, le monde fût peut-être redevenu païen.
L’époque de la Renaissance ne coïncida pas seulement avec la résurrection du monde antique, mais avec l’éclosion des sciences expérimentales. Ces dernières devaient changer l’orientation de la pensée. L’homme entrevit qu’aux certitudes l’ayant guidé depuis quinze siècles, il deviendrait nécessaire d’en substituer d’autres.
Obligé de condenser en quelques pages de longs siècles d’histoire religieuse, nous ne pouvions qu’indiquer les grandes lignes du mobile tableau dont l’ensemble constitue le christianisme. Elles suffisent à montrer que la religion, qui devait si longtemps dominer les âmes, ne représente en aucune façon un événement surgi brusquement, mais simplement une fusion d’idées nouvelles avec des dogmes antérieurs. D’abord adopté par le peuple que séduisaient ses promesses, le christianisme n’atteignit les couches élevées de la société qu’après plusieurs siècles.
Cependant pour que la religion nouvelle triomphât, il fallut un de ces concours de circonstances qui se rencontrèrent trois ou quatre fois seulement dans l’histoire du monde. Un tel concours était nécessaire à la réalisation de sa formidable conquête. Grâce au triomphe du christianisme, la pensée des hommes fut orientée pour longtemps, et ils crurent posséder enfin des vérités éternelles.