§ 1. — Les incertitudes actuelles sur la morale.
Lorsque les philosophes de l’avenir écriront l’histoire des erreurs de l’esprit humain, ils trouveront de précieux documents dans les traités de théologie, de sorcellerie et de morale. Leur lecture, quoique dégageant un immense ennui, est nécessaire pour montrer à quel point des faits très simples peuvent donner lieu à des interprétations erronées et combien il est difficile de discuter, avec des arguments rationnels, les phénomènes dictés par des influences mystiques, affectives ou collectives, indépendantes de la raison.
Depuis deux mille ans, théologiens et philosophes, à la suite d’Aristote et de Platon, dissertent sur la morale, sans avoir rien pu édifier de durable, puisque la plus profonde anarchie règne encore aujourd’hui sur cet antique sujet.
Les incertitudes de l’heure présente se reflètent à travers une foule d’écrits, et mieux encore dans les discours des grands congrès de philosophie et de morale. Rien n’est aussi lamentable, par exemple, que la lecture du compte rendu[6] relatant les discours prononcés au Congrès International d’Éducation morale, tenu à La Haye en 1912. A cette réunion prirent part des hommes éminents, tels que MM. Boutroux et Buisson. Leurs contradictions, leurs perplexités sur la majorité des questions fondamentales, montrent le désordre qui divise actuellement les esprits.
[6] Publié par la Revue philosophique de janvier 1913.
Ce congrès mit surtout en évidence la perte chaque jour plus grande de l’espoir que la science pourrait éclairer ces questions. « Un étrange sentiment de malaise, d’inquiétude, se manifeste dans la nation. Il atteint les fidèles, les purs eux-mêmes : la foi rationaliste fléchit, la confiance et l’enthousiasme ont fait place au doute, à l’hésitation… M. Boutroux souffre comme nous tous de l’anarchie morale contemporaine, mais il ne désespère point. »
M. Boutroux a raison sans doute de ne pas désespérer et de persister dans son besoin de conciliation. Il donne malheureusement pour établir cette conciliation des principes très vagues, empruntés à une théologie un peu surannée. « La morale, dit-il, découle de la religion parce que Dieu est le bien et la perfection mêmes. »
Le rédacteur des comptes rendus de ce congrès conclut en disant : « M. Boutroux, malgré son attitude conciliatrice n’a pu s’empêcher de constater la terrible confusion qui a régné au congrès de La Haye. Ce congrès n’a satisfait aucun de ceux qui y ont participé dans l’espoir de rétablir l’équilibre dans leurs âmes tourmentées par le désordre moral de la vie moderne. »
Ces discussions académiques ont fini par franchir l’enceinte du Parlement. Le 21 janvier 1910, des orateurs y disséquèrent les fondements de la morale et constatèrent que les plus éminents philosophes renonçaient à en découvrir aucun.
Ils prouvèrent par la citation d’extraits de maîtres incontestés de l’Université, que nos professeurs de philosophie eux-mêmes, réunis sous la présidence de M. Croiset, doyen de la Faculté des Lettres, afin de préciser les bases de la morale, arrivèrent à de lamentables conclusions.
« Chacun y apporta, dit M. J. Piou, son contingent de lumières ; ce sont des hommes d’une haute culture intellectuelle, d’une haute droiture. Après avoir beaucoup cherché et rien trouvé, ils se sont sentis pris de découragement, et le même mot est sorti de toutes les lèvres : Impossible ! »
« A quoi bon, a dit l’un d’eux, et non des moindres, M. Boutroux, pourquoi faire éclater aux yeux du public le désaccord qui règne entre les doctes touchant les principes mêmes de la conduite de la vie ? ». L’aveu d’impuissance s’échappe de toutes les bouches. Voici M. Payot lui-même : « Les hommes qui devaient éclairer la route sont désemparés ; ils ont abandonné le catholicisme, mais il ne faut qu’une heure d’horloge pour s’apercevoir qu’ils ne l’ont pas remplacé et que leur vie ne va plus que dirigée par les habitudes de sentir et de penser d’autrefois. Plus de cocher, ce sont les chevaux qui conduisent la voiture. Comptez-les donc, s’il vous plaît, les systèmes de morale, que le rationalisme a tirés de la morale divine et entassés les uns sur les autres. C’est la morale de la solidarité, création de M. Bourgeois qui a eu son heure de faveur, mais qui tombe maintenant en disgrâce et que M. Jacob, cité l’autre jour comme un homme de génie, a déclarée inacceptable. C’est la morale scientifique ; mais, par malheur, M. Poincaré a affirmé qu’il n’y avait pas de morale scientifique.
Voici encore la morale du plaisir, la morale de l’intérêt, la morale socialiste, la morale maçonnique de M. Combes ; et il y en a encore, et il y en a toujours : c’est, comme dit Montaigne, un « tintamarre de cervelles ».
L’enseignement de la morale embarrasse autant les plus éminents professeurs que les politiciens. On en trouvera une nouvelle preuve dans un mémoire récent sur « Le Malaise moral », publié par le savant doyen de la Faculté des Lettres, M. Alfred Croiset. Sa rédaction trahit une profonde incertitude.
« Voici que la morale, dit-il, paraît dans tous les programmes. A l’école d’abord, au lycée ensuite, elle est enseignée dans toutes les classes, comme une chose distincte de la religion. Que va faire le maître en présence de cette tâche nouvelle ? Que pensera-il pour son propre compte et que dira-t-il à ses élèves ? Il est tenu à la neutralité religieuse : au nom de quel principe non confessionnel enseignera-t-il le devoir, l’obligation morale ? Il interroge les philosophes et se trouve en présence des réponses les plus discordantes : spiritualisme éclectique, kantisme, doctrines plus modernes de Guyau ou de Nietzsche, essais de morale scientifique, théorie de la science des mœurs, etc. Il est troublé, incertain. Quelques-unes de ces doctrines reposent sur des idées métaphysiques qui lui paraissent vaines, d’autres semblent laisser échapper les principes jugés d’ordinaire les plus essentiels à la morale. Que faire ? Il essaie de penser par lui-même et sent toute la difficulté de son rôle. Il se trompe quelquefois. »
En étudiant les fondements imaginaires et les fondements réels de la morale, nous rechercherons si les incertitudes actuelles des professeurs et des législateurs ne résultent pas simplement de l’illusion, fréquente aujourd’hui, consistant à croire la morale basée sur la raison, alors qu’elle dérive d’éléments indépendants de cette dernière.
Les méthodes actuelles d’étude de la morale n’ayant conduit qu’aux incertitudes signalées plus haut, nous essaierons d’en utiliser d’autres.