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§ 2. — La morale des sociétés humaines. Sa variabilité et sa fixité.

La morale étant issue des nécessités sociales, il faut s’attendre à la voir varier avec ces dernières, suivant les peuples, les âges et aussi les diverses classes dont se composent les peuples.

Une telle conception ne fut pas celle de la majorité des philosophes. Kant notamment, traitait la morale comme une loi physique invariable.

« La loi morale, dit-il, est universelle, c’est-à-dire qu’elle est valable non seulement pour l’homme, mais encore pour tout être raisonnable. »

Quelques penseurs, cependant, avaient déjà constaté, contrairement à cette opinion, les transformations de la morale à travers les temps et les races, mais sans bien en saisir les causes.

On connaît la belle page de Pascal sur les variations des idées concernant le vice et la vertu suivant les lieux et les races :

« On ne voit presque rien de juste ou d’injuste, dit-il, qui ne change de qualité, en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d’années de possession, les lois fondamentales changent : le droit a ses époques. »

« … Le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. »

Ces variations incontestables de la morale qui frappaient si fort l’illustre penseur, ne sont nullement dues, comme il semblait le croire, aux caprices des hommes. Elles résultent de nécessités dépendantes des modifications de la vie sociale. Il est donc tout naturel que ce qui fut crime chez les uns soit vertu chez d’autres.

Un peuple exclusivement chasseur et par conséquent toujours en marche, était obligé de tuer ses parents âgés ou de les abandonner quand ils ne pouvaient plus suivre les déplacements de la tribu. Cette nécessité devint forcément une loi morale. Égorger une jeune fille innocente pour obtenir des dieux un vent favorable — sujet d’Iphigénie, fille d’Agamemnon — constituait à l’époque un acte très moral nécessaire à l’intérêt collectif. La polyandrie, crime sévèrement puni chez la plupart des nations civilisées, est jugée une institution sociale indispensable chez certains peuples de l’Asie, où les femmes sont en nombre insuffisant. Dans la plus grande épopée de l’Inde, le Mahâbhârata, on voit les cinq fils du roi Pandawa épouser la belle Draupadi.

Ces exemples de variation de la morale sont innombrables. On peut citer encore parmi eux l’habitude d’épouser sa sœur, si fréquente chez divers peuples de l’antiquité, ou encore la coutume des anciens Babyloniens de faire déflorer les jeunes filles dans les temples de Vénus par un étranger, avant de les marier.

La morale se trouvant liée à l’état social, chaque peuple possède forcément une morale proportionnée à son évolution et parfois incompréhensible pour ceux qui ont dépassé cette phase d’évolution. Telle est, par exemple, la morale des Annamites, jugeant punissables tous les parents d’un assassin et, à défaut d’eux, les habitants de son village. Cette conception tient, comme je l’ai fait remarquer dans un autre ouvrage, à ce que chez les populations primitives l’âme individuelle n’étant pas encore dégagée de l’âme collective, les divers membres de la tribu possèdent seulement une conscience sociale. Il ne saurait donc exister parmi eux qu’un droit collectif et non individuel.

La morale ne dépend pas uniquement des nécessités de la vie des peuples, elle dérive encore de leur caractère. Ils ne peuvent par conséquent réagir de la même façon dans les diverses circonstances.

Un Russe, un Espagnol, un Anglais, bien que possédant une religion et des règles morales théoriques à peu près semblables, se conduisent très différemment dans des cas identiques.

Les variations de la morale ne se constatent pas seulement chez des races dissemblables, elles s’observent encore au sein des mêmes peuples selon les phases diverses de leur histoire. Cette transformation, assez lente, car les sentiments évoluent moins vite que l’intelligence, est cependant incontestable. L’esclavage, les massacres dans les cirques et toutes les manifestations de la férocité romaine ont peu à peu disparu. Des princes comme Henri VIII, Alexandre VI ou César Borgia, seraient impossibles aujourd’hui. On voit rarement à notre époque les conquérants brûler vifs des prisonniers ou leur crever les yeux, suivant la coutume de certains peuples anciens et quand pareil fait se reproduisit dans les dernières guerres balkaniques, l’Europe entière se souleva d’indignation. Même au moment des révolutions et des guerres, où les freins sociaux ont disparu, la férocité ancestrale est atténuée et aucun conquérant n’oserait plus passer au fil de l’épée tous les habitants d’une ville vaincue.

De la variabilité de la morale à travers les races et le temps, il ne faudrait nullement conclure à son peu de stabilité. Elle est au contraire très fixe pour une époque déterminée. On peut la comparer à ces espèces vivantes, immuables pendant la durée de nos observations, mais que les âges ont cependant fini par transformer.

L’impératif catégorique des philosophes étant simplement l’expression des nécessités d’une époque reste invariable, tant que ces nécessités ne changent pas, c’est-à-dire pendant des siècles. Pour un moment donné, la morale demeure donc absolue. Envisagée à travers le temps, elle se transforme. Il en est de même d’ailleurs, nous l’avons vu, de la plupart des vérités.

La justesse des principes généraux qui viennent d’être exposés apparaîtra plus clairement encore dans les chapitres consacrés à l’étude des fondements imaginaires et des fondements réels de la morale.