§ 1. — La morale des sociétés animales.
Les discussions métaphysiques nous éclairent peu sur la nature de la morale, parce qu’on étudie généralement cette dernière en dehors des réalités. Pour comprendre sa genèse il faut l’examiner non seulement dans les sociétés humaines, mais aussi dans les sociétés animales.
Théologiens et philosophes s’imaginèrent longtemps, et beaucoup se figurent encore, que l’homme est absolument à part dans la création et possède des facultés sans aucune parenté avec celles des autres êtres. La science a suffisamment montré aujourd’hui qu’il manifeste plusieurs sentiments fort voisins de ceux des animaux et ne diffère de ces derniers que par la supériorité de son intelligence.
Entreprise plus tôt, l’étude à peine ébauchée aujourd’hui de la psychologie animale, eût évité bien des erreurs. On n’aurait pas vu des savants tels que Descartes, assimiler les animaux à de pures machines, des penseurs tels que Kant n’attribuer d’autre base possible à la morale que l’existence d’un Dieu vengeur.
L’examen attentif des sociétés animales eût vite montré que leur morale est une nécessité dépendante, comme celle de l’homme, de leur genre de vie et du milieu où elles évoluent.
L’étude de la moralité dans les sociétés animales et la connaissance de ses formes chez les divers groupements humains, fournit tous les éléments utiles pour comprendre la genèse réelle et l’évolution de la notion du bien et du mal, sans avoir à tenir compte d’aucune abstraction métaphysique.
Nous avons appelé morale, comme on le fait généralement, l’ensemble des règles servant de guide à la conduite des êtres réunis en société.
Cette définition est aussi bien applicable aux sociétés animales qu’aux sociétés humaines. Les analogies entre les deux catégories de groupements sont nombreuses. On trouve non seulement chez les animaux des instincts moraux, écrit justement M. Faguet, mais des vertus. Les bêtes savent dominer leurs impulsions et leurs qualités individuelles et sociales sont très stables.
L’altruisme est chez elles extrêmement développé. Si l’on considérait avec certains auteurs cette qualité comme une des grandes caractéristiques de la morale, on pourrait la juger fort avancée chez les animaux. Ils forment des associations pour se protéger et s’entr’aider, placent des sentinelles s’exposant au danger sans hésitation. Darwin parle de vieilles corneilles devenues aveugles qui seraient mortes de faim si leurs compagnes ne leur avaient apporté de la nourriture. Lamarck a vu des moineaux reconstruire le nid d’une couvée voisine dont la demeure s’était trouvée détruite. Des faits du même ordre sont innombrables.
Les animaux possèdent leurs criminels et leurs héros. Les actes tout à fait immoraux à notre point de vue sont rares chez eux. On en cite cependant quelques-uns, tels celui du coucou déposant ses œufs dans des nids étrangers pour s’éviter le travail de construire un abri et d’élever ses petits. Telle encore l’habitude observée chez certaines fourmis, de réduire en esclavage d’autres insectes. Tous ces petits êtres ne se montrent pas d’ailleurs moins cruels que nous dans leurs guerres, ni moins ingénieux à varier leur tactique suivant les circonstances.
La morale des sociétés animales est fort sévère. L’individu qui n’observe pas les lois de la communauté se voit immédiatement massacré ou expulsé. On pourrait dire sans exagération, que dans bien des circonstances, la morale des animaux semble supérieure à celle de l’homme. Elle a en tout cas le mérite de se montrer fort désintéressée alors que la morale des théologiens et des philosophes, celle de Kant par exemple, appuyée sur un Dieu rétributeur ne l’est pas du tout.
La morale des animaux évolue comme celle de l’homme avec les nécessités du milieu et des circonstances. Toutes les races d’abeilles, par exemple, ne sont pas arrivées au même degré de moralité et on peut saisir, en les observant, le passage graduel de la vie égoïste à la solidarité collective.
Lorsqu’elles commencent à s’associer, leurs règles de morale demeurent encore un peu flottantes. Elles n’arrivent à se fixer qu’au moment où la race est parvenue à un degré supérieur d’évolution. Les guêpes, originellement solitaires, n’ont atteint que lentement l’organisation d’états compliqués.
Chez les abeilles très évoluées, le sentiment du devoir se trouve fort développé. Elles ont un grand respect pour leur reine, lui obéissent fidèlement et l’aiment au point de périr volontiers pour la défendre. Ce respect ne les empêche pas du reste de la malmener quand elle remplit insuffisamment ses fonctions. Il arrive même qu’on se résigne à la tuer. Mais cet acte est considéré comme si grave qu’il se pratique d’une façon collective.
Chez les abeilles, la vie ne représente guère qu’un devoir. L’individu se sacrifie sans cesse aux intérêts de la collectivité. Un tel sentiment de solidarité est limité d’ailleurs à chaque ruche et ses habitantes n’hésitent pas à attaquer d’autres ruches pour augmenter leurs provisions. Il en était exactement de même chez les peuples de l’antiquité, les Grecs notamment. La solidarité chez eux ne s’étendait pas non plus aux membres des autres cités. On ne se gênait nullement pour s’emparer de leurs richesses.
Dans les sociétés d’abeilles, où le sentiment du devoir est si développé, il n’y a pas de place pour les paresseux, c’est pourquoi, à un moment donné, le conseil de la ruche décide de massacrer les mâles devenus inutiles et prétendant vivre sans travailler.
Tous ces faits et bien d’autres, tels que les changements apportés à l’architecture de leurs demeures et à leurs approvisionnements suivant les circonstances, en un mot la faculté de varier de conduite avec les changements du but à atteindre, ce qui est la caractéristique fondamentale du raisonnement, ont amené plusieurs auteurs et notamment un savant professeur, M. Gaston Bonnier, à admettre l’existence de raisonnements chez les insectes. Je ne crois pas cependant ces raisonnements comparables aux nôtres. J’ai montré dans plusieurs ouvrages en quoi la logique rationnelle différait de la logique biologique et de la logique affective. Ces dernières formes de logique dirigent — fort bien du reste — l’évolution des êtres inférieurs.
Et si la morale des animaux présente parfois d’étroites analogies avec celle de l’homme, alors que leurs aptitudes intellectuelles respectives diffèrent beaucoup, c’est précisément parce que ces deux morales reposent sur des formes de logique, non rationnelles, communes à tous les êtres, du plus élevé au plus humble. Dans le domaine de la raison, l’homme se différencie immensément des animaux ; dans le domaine affectif et biologique, il en est très rapproché.
L’organisation de la vie collective des animaux contribue nettement à montrer que les nécessités sociales constituent les vraies génératrices de la morale et sont indispensables pour la maintenir.
Les faits déjà cités, et ceux qui vont suivre, permettent d’envisager les idées classiques sur le bien et le mal d’une façon assez différente de celle des moralistes et des philosophes. La morale n’est en réalité chose compliquée que dans les livres.