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§ 3. — Les vertus individuelles et les vertus collectives.

La morale sociale maintenue par les codes envisage uniquement l’intérêt général, c’est-à-dire les règles indispensables à l’existence de la société. Elle interdit le vol, le meurtre, la tromperie commerciale, exige de l’individu qu’il contribue à défendre la collectivité et lui sacrifie au besoin sa vie sur les champs de bataille. Elle ne saurait aller plus loin et ne se préoccupe des intérêts particuliers que lorsqu’ils entrent en conflit avec l’intérêt collectif.

Ses codes n’ont pas créé des qualités comme le désintéressement, la bonté, l’équité, l’altruisme, etc. De telles vertus, nous le montrerons bientôt, ont également une genèse mais fort différente de celle des vertus collectives.

Il faut donc, quand on étudie la morale, séparer nettement, je le répète, la morale individuelle de la morale collective. Bien que capitale, cette distinction se trouve généralement négligée.

Dans la pratique, la séparation entre les deux morales n’est pas toujours bien marquée, parce que la morale la plus individuelle demeure imprégnée de ces influences collectives auxquelles nul ne peut se soustraire. Elles obligent l’individu le plus égoïste à se sacrifier un peu aux intérêts généraux.

Sur sa morale personnelle, l’individu a le droit de discuter, puisqu’il choisit, ou croit choisir ses règles de conduite. En matière de morale collective, il est obligé de se soumettre car la société qui le fait vivre la lui impose.

Indépendante de notre volonté sociale, la morale collective est créée par diverses nécessités inéluctables. Du fait seul qu’elle veut durer, une collectivité se voit obligée d’accepter et de maintenir certaines règles fixes. Peu importe que ces dernières soient nuisibles ou non à l’intérêt individuel si elles sont indispensables à l’existence de la communauté.

Beaucoup de prescriptions collectives constituant une gêne, une contrainte, une entrave aux instincts naturels, la société seule est assez forte pour les imposer dans l’intérêt général par des codes et leurs châtiments. Sa puissance se limite naturellement, comme je le disais plus haut, au terrain des intérêts collectifs.

Les règles morales collectives ayant le privilège de se trouver soustraites à la discussion, inutile de rechercher si elles sont rationnelles ou équitables, il suffit de constater qu’elles furent nécessaires. Les peuples vivant presque exclusivement de pillage et de conquêtes tels que les anciens Romains, ont toujours considéré comme très moraux leurs meurtres et leurs vols, simplement parce qu’ils étaient nécessaires à l’intérêt collectif.

La morale sociale suit naturellement les mœurs. Elle n’en est même que l’expression. On la voit parfois cependant survivre un peu à leurs changements. Les anciennes obligations morales, bientôt considérées alors comme des préjugés, cessent d’être respectées malgré les lois qui essaient de les maintenir. Vainement les codes, toujours en retard sur les mœurs, tentent-ils de lutter contre les changements d’opinion. Ils sont les moins forts. La loi écrite finit par ne plus trouver de magistrats pour l’appliquer et devient une survivance inefficace. C’est ainsi, par exemple, que des actes jugés jadis crimes sévèrement réprimables, le duel et l’adultère notamment, sont envisagés aujourd’hui des délits insignifiants que les tribunaux renoncent à poursuivre ou punissent seulement d’une légère amende.

Depuis bien longtemps les nécessités sociales étaient considérées comme les vraies génératrices de la morale. Platon fait dire à Protagoras que la justice n’est nullement née d’une conception a priori, mais des besoins sociaux. Le même philosophe avait déjà constaté que la très immense majorité des hommes ne possède guère d’autre morale que celle maintenue par l’habitude, l’opinion et la loi.

Les lois, bien qu’impuissantes à changer les mœurs et ne faisant que sanctionner des coutumes sans les créer, peuvent néanmoins intervenir utilement quand certaines opinions tendent à devenir générales mais ne le sont pas encore. Dans les pays scandinaves et dans certains États de l’Amérique, des lois sont parvenues à entraver la vente de l’alcool, et à réduire ainsi considérablement l’alcoolisme, origine d’une foule de crimes et devenu un fléau national. Mais ces mesures restrictives ne furent possibles qu’avec l’appui d’une grande partie de l’opinion. Dans d’autres pays, comme la France, où les idées sur ce sujet ne sont pas encore assez unanimes, les mêmes lois seraient irréalisables. On l’a bien vu quand le Parlement, après avoir voté la suppression du privilège des bouilleurs de cru, une des principales causes de l’alcoolisme, s’est trouvé contraint de le rétablir rapidement.