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§ 2. — La religion et la morale. Origines différentes du sentiment religieux et du sentiment moral.

La plus importante des bases attribuées à la morale fut la religion, considérée aujourd’hui encore par beaucoup de personnes comme le principal régulateur de la conduite.

Les religions antiques s’occupaient assez peu de prescriptions morales. La conduite des hommes entre eux laissait les dieux indifférents. L’Égypte, cependant, fit exception. Les actions des vivants y étaient rigoureusement pesées après leur mort. Le jugement d’Osiris rappelle le jugement dernier des chrétiens.

Les livres religieux des juifs contenaient également des prescriptions de morale, d’ailleurs assez simples, puisqu’elles se résumaient dans les règles sommaires du Décalogue, traduction des nécessités d’hommes quelconques réunis en société.

Ce ne fut guère qu’avec le triomphe du christianisme que la religion prétendit formuler des règles strictes de morale et régir dans tous ses détails la vie des hommes. La conception chrétienne eut pour résultat, nous l’avons rappelé plus haut, de déplacer l’échelle des valeurs humaines et de changer le but de l’existence. Ce n’était plus ici-bas qu’il fallait chercher un bonheur forcément transitoire, mais dans une autre vie où ce bonheur serait éternel.

La rigidité des prescriptions religieuses, la dureté des menaces, la grandeur des récompenses, furent parfaitement adaptées à la mentalité de peuples demi-barbares, livrés à toutes leurs impulsions et qu’il était nécessaire de fortement impressionner. L’espoir du paradis et la crainte de l’enfer apportèrent pendant les âges de foi d’utiles soutiens à la morale. Durant de longs siècles, les sanctions et les promesses de la vie future contribuèrent à civiliser un peu les envahisseurs de l’Europe lorsque la puissance romaine fut détruite. Elle exerça sur eux une influence que n’auraient pu obtenir les divinités indécises et indifférentes du paganisme.

Le lien de la morale et de la religion dans le christianisme fit croire à beaucoup de personnes que la morale peut seulement se fonder sur la religion. Cette erreur, si répandue encore, tient à ce que le sentiment religieux est généralement confondu avec le sentiment moral, alors que tout en s’influençant, ils ont des origines fort différentes, c’est-à-dire correspondant chacun à des besoins distincts de l’âme.

Le sentiment religieux représente, en effet, une forme de l’esprit mystique, le sentiment moral une adaptation aux nécessités du milieu. La religion est régie par la logique mystique, la morale par la logique affective.

Le sentiment religieux, simple manifestation de l’esprit mystique, dont j’ai précédemment montré la généralité et la force, n’a donc aucun rapport avec la morale, qui est d’origine affective. L’esprit mystique, je le rappelle, ne crée pas seulement les religions, mais encore le spiritisme, la croyance aux formules politiques, aux miracles et autres manifestations très étrangères à la morale.

Ces différences d’origine du sentiment religieux et du sentiment moral expliquent clairement pourquoi des individus ou des peuples peuvent être fort religieux et ne posséder qu’une moralité assez faible. Les nations les plus religieuses de l’Europe, Russie et Espagne, sont loin de se montrer les plus morales. Les hommes les plus immoraux, que j’aie eu occasion d’observer dans mes voyages, sont les habitants du Népal. Aucune contrée du globe cependant ne renferme autant de temples consacrés à l’adoration des dieux.

Comme preuve de l’indépendance de la morale et de la religion, des savants, pourtant fort croyants, tels que Max Muller, ont cité le bouddhisme.

« La morale la plus élevée qui ait été enseignée à l’humanité avant l’avènement du christianisme, dit-il, fut enseignée par des hommes pour lesquels les dieux étaient des ombres vaines, par des hommes qui n’élevaient point d’autels, qui n’en élevaient pas même aux dieux inconnus. »

On ne doit pas insister, je crois, sur cet exemple. Le bouddhisme fut, en effet, une religion sans dieux pour ses fondateurs, mais j’ai montré dans un autre chapitre qu’en pénétrant l’âme populaire, il se chargea de nombreuses divinités.

Bien que la religion et la morale soient d’origines indépendantes, la première peut, nous l’avons dit, influencer la seconde, pendant les périodes de foi, par la peur de châtiments et l’espoir de récompenses. Les menaces des codes religieux agissent simplement alors comme celles des codes civils.

Il ne faudrait pourtant pas trop compter sur l’influence des religions. L’individu à la fois immoral et religieux adapte facilement, en effet, sa foi à ses mauvais instincts, et même requiert parfois l’aide du ciel dans l’accomplissement de ses méfaits. Nombreux furent les dévots qui, à l’exemple de Louis XI, promettaient à la Vierge et aux saints de coûteux présents pour obtenir leur assistance dans les moins recommandables entreprises.

Nous ne saurions trop insister sur cette indépendance de la religion et de la morale. Les criminologistes ont remarqué depuis longtemps qu’il existe de féroces criminels fort dévots. Leur mentalité est identique à celle de ces brigands espagnols qui aiguisent leurs poignards en récitant des prières sur l’autel de certains saints pour obtenir leur assistance. J’ai eu occasion de visiter à Novy-Targ, dans les monts Tatras, une petite église élevée, dit-on, par les brigands à la Sainte-Vierge pour la remercier de sa protection pendant leurs expéditions.

Bien que la plupart des penseurs n’aient pas clairement aperçu la distinction profonde qui sépare l’esprit religieux de l’esprit moral, quelques-uns cependant l’ont entrevue et reconnu qu’une société pouvait parfaitement se maintenir sans religion. Il est intéressant de citer parmi eux Bossuet.

« Il est beaucoup plus important, dit-il, de conserver la religion que les royaumes pour maintenir les bonnes œuvres et faire arriver les âmes au salut, néanmoins la société civile pourrait subsister et se soutenir même dans un état de perfection, en supposant la vraie religion anéantie[7]. »

[7] Bossuet. Défense de la Déclaration, tit. II, chap. XXXV.

La religion et la morale, bien qu’ayant des sources différentes, peuvent, je le répète, s’influencer lorsque la foi est forte, mais généralement cette influence est plus apparente que réelle.

L’illusion concernant le rôle exercé sur la morale par la religion provient habituellement du fait que l’on attribue à cette dernière des actes dépendant de la mentalité même des peuples. Ainsi arrive-t-il lorsque la religion traduit simplement quelques-uns de ces caractères de race qui sont des soutiens de la conduite beaucoup plus sûrs que les prescriptions des livres. La mentalité austère et rigoriste de certains Anglais, par exemple, a plus influencé les dogmes théologiques qu’elle ne fut influencée par eux. La hantise du péché et la peur de l’enfer servirent d’abord d’aliment au puritanisme. On doit bien admettre cependant que ce dernier résultait surtout de la mentalité de ses adeptes, puisqu’il a survécu à leur foi. De religieux il est devenu social. C’est par puritanisme que le théâtre et le roman anglais osent à peine parler d’amour et que la vente de certains livres français, pourtant bien anodins, est interdite. Même libres penseurs, comme le sont les protestants libéraux, beaucoup d’Anglais conservent, au moins extérieurement, une morale puritaine. Elle n’est pas, je le répète, une morale religieuse, mais bien une morale de race, et la religion n’en a été que le prétexte.

Étant données leurs différences de caractères, les mêmes religions agiront très inégalement sur des peuples divers. Malgré des siècles d’inquisition et de bûchers, jamais les Espagnols n’ont acquis cette morale rigide, ennemie de tout plaisir, qui est bien vraiment un produit de la race anglaise.

Ce qu’on peut dire de plus sûr en faveur des morales à base religieuse, c’est qu’elles possèdent la force des coutumes traditionnelles dont l’action persiste quand même la raison ne saurait les défendre. Les peuples ont donc parfaitement raison de conserver leurs dieux ancestraux.

L’influence que peut exercer une morale par le seul fait d’être traditionnelle explique très bien pourquoi certaines nations, l’Angleterre et l’Amérique, par exemple, font tous leurs efforts pour garder les anciens dogmes, en tâchant de les moderniser un peu. Nous avons vu que pour mettre d’accord les dogmes avec les constatations de la critique scientifique, diverses sectes chrétiennes renoncèrent à attribuer une origine divine au fondateur de leur foi. D’autres, afin d’éviter la discussion, croient préférable de conserver toute la mythologie religieuse et donnent pour raison qu’il ne s’agit pas de savoir si une religion est vraie, mais si elle est utile. Cette dernière opinion représente la thèse du pragmatisme, dont nous avons déjà parlé et sur laquelle nous reviendrons bientôt.