§ 3. — Les conceptions métaphysiques de la morale.
Les raisons métaphysiques imaginées comme soutiens de la morale par la philosophie n’influencèrent jamais la conduite des hommes et servirent seulement de prétexte à dissertation pour les lettrés. Il suffira donc de les examiner sommairement.
La plus célèbre des morales à base métaphysique est celle de Kant. Son étude, fort intéressante, nous montre que l’éminent philosophe, appliquant tout son génie à la recherche des bases de la morale, revint très vite aux anciennes spéculations des théologiens, en les modifiant bien peu.
On sait quel scepticisme manifesta Kant, dans sa Critique de la Raison pure. Il y expliquait comment notre connaissance des choses n’est qu’une interprétation, conditionnée par la nature de notre entendement, des données que fournissent les sens et déclarait par conséquent la réalité inaccessible. Dès qu’il aborda le problème de la morale, tout ce scepticisme s’évanouit.
Ramenée à ses éléments principaux, l’argumentation de Kant est d’une simplicité parfaite. Son point de départ réside dans l’antique notion du bien et du mal. En vertu de dispositions particulières possédées par tous les hommes, ils seraient tenus d’obéir à un impératif catégorique leur commandant de faire le bien et d’éviter le mal. Un tel choix exige qu’ils soient libres. Cette nécessité suffirait, selon Kant, à prouver notre libre arbitre.
Mais le choix du mal semble souvent plus agréable que celui du bien, et il apparaît avec assez d’évidence que le vice n’est pas toujours puni ici-bas et que la vertu y est parfois médiocrement récompensée. L’existence d’un autre monde, où seront distribuées peines et récompenses, devient donc indispensable. L’âme est par conséquent immortelle.
La nécessité d’un monde futur suppose également celle d’un justicier. Le justicier, c’est Dieu.
Par ce simple enchaînement d’arguments sont démontrés en quelques lignes : le libre arbitre, l’immortalité de l’âme, le paradis, l’enfer et l’existence de Dieu.
De tels raisonnements apparaissent aujourd’hui un peu candides et faiblement convaincants. Si par suite d’une hypertrophie, d’ailleurs improbable, de ses cellules cérébrales, un mouton arrivait à raisonner, il le ferait à peu près comme Kant et n’aurait pas de peine, en suivant la même série de propositions, à démontrer l’immortalité nécessaire de l’âme des moutons et l’existence d’un dieu rémunérateur.
La destinée des moutons, dirait-il, se montre pleine d’iniquités. Dieu étant infiniment bon n’a certainement pas créé, uniquement pour qu’il fournisse des côtelettes, un animal qui par sa douceur et sa résignation offre le modèle de méritoires vertus. La loi morale veut qu’il soit dédommagé plus tard de son injuste destinée. Le mouton possède donc évidemment une âme immortelle et trouvera dans une autre vie la compensation aux violences dont il est victime ici-bas.
On comprendrait difficilement qu’un philosophe tel que Kant ait pu raisonner d’aussi pauvre façon si l’on oubliait qu’il vivait à l’époque où l’homme était encore considéré comme un être à part dans la création, ayant comme fonction principale de se préparer une vie éternelle heureuse en suivant sur la terre les prescriptions de son créateur.
Pour les métaphysiciens de cette époque, la morale constituait une sorte de grande entité, identique chez tous les peuples, c’est-à-dire universelle. Le bien consistait à observer ses lois, le mal à les enfreindre.
Les prescriptions morales dictées par la métaphysique étaient du reste fort simples. Kant assurait que la loi morale pouvait se résumer dans cette règle : « Agis toujours comme si tu voulais que ton action fût érigée en règle universelle de conduite. » Ce conseil pourrait être classé à côté de ceux dont les livres religieux fourmillent, tels qu’aimer son prochain comme soi-même, tendre la joue droite quand on a été souffleté sur la joue gauche, etc.
De très éminents savants ont cependant jugé claires et définitives les théories de Kant sur la morale. Voici de quelle façon s’exprimait à ce sujet Berthelot en 1863 : « C’est en établissant les vérités morales sur le fondement solide de la raison pratique que Kant leur a donné, à la fin du siècle dernier, leur base véritable et leurs assises définitives. »
De nos jours il est devenu impossible de prétendre fournir comme appui à la morale la théorie d’un dieu vengeur pouvant créer des êtres parfaits et les créant imparfaits pour le plaisir de les faire brûler pendant l’éternité. Cette conception est assurément une des plus choquantes rêveries du cerveau humain.
Émile Faguet a très justement traduit les idées actuelles sur ce point dans les lignes suivantes :
« Si Dieu est et s’il est unique, il est tout-puissant, et si le mal existe ici-bas, il ne faut pas dire : c’est qu’il l’a permis ; mot vide de sens quand il s’agit d’un tout-puissant ; il faut dire : c’est qu’il l’a voulu. Or, un Dieu qui veut le mal est incompréhensible ou odieux, et mieux vaut alors qu’il n’existe pas…
… Il est certain qu’on ne sortira jamais de là que par des échappatoires peu rationnelles. Dire que Dieu a voulu le mal comme une « épreuve », peut se soutenir quand il s’agit des hommes ; mais les animaux souffrent aussi, et l’on ne voit pas quelle épreuve, il est bon, ou salutaire, ou utile, ou raisonnable qu’ils subissent. Dire que le mal est une punition d’une première faute ne fait que reculer la question sans la déplacer, si je puis parler ainsi ; ne fait que reculer la question en la laissant tout entière. Si l’homme a commis une première faute, c’est que Dieu l’a permis, et c’est-à-dire qu’il l’a voulu. Qu’est ce Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon qui veut que l’homme soit coupable pour le pouvoir punir ? De toute façon, Dieu est l’auteur du mal sur la terre, du mal moral et du mal physique.
… La croyance en un Dieu rémunérateur et punissant, est peut-être postulée par la morale, mais elle détruit la morale, ce qui est à considérer. Certainement, la croyance aux récompenses et aux peines d’outre-tombe détruit la morale ; car si vous croyez à ces récompenses et à ces peines, vous ne faites pas le bien pour le bien, mais pour le pourboire et par crainte du fouet ; et donc vous n’êtes pas moral du tout. « La pire immoralité, a dit quelqu’un, c’est de croire que la moralité est profitable. »