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Classiquesen Ligne

§ 4. — Les illusions des moralistes sur le mérite et le démérite.

Les idées anciennes sur la morale conduisirent à faire entrer dans sa structure la notion du mérite et du démérite. Elle semblait tellement capitale à Kant qu’il prétendait en déduire les preuves de l’existence de Dieu, seul capable, en effet, de rétribuer le mérite et punir le démérite.

Un tel point de vue, assez voisin au fond de celui des théologiens, simplifiait beaucoup le problème moral. L’homme étant libre de ses actes, le bien ou le mal qu’il commettait dépendait uniquement de sa volonté.

Ces conceptions candides ne se défendent plus guère aujourd’hui. Nous verrons, en étudiant les fondements réels de la morale qu’elle est constituée seulement après être devenue inconsciente, par conséquent soustraite à toute délibération, et indépendante des sentiments de crainte ou d’espoir suspendus sur la tête par les codes religieux et civils.

Aussitôt que certaines influences ancestrales ou éducatives, examinées ailleurs, se sont fixées dans l’inconscient, la morale devient involontaire et, du fait même, disparaît alors le mérite de lui obéir.

Lorsque l’impératif moral n’est pas complètement établi dans l’inconscient, et par conséquent que l’individu hésite entre des impulsions contraires, il aura peut-être beaucoup de mérite à triompher de ses tendances malfaisantes, mais son hésitation prouve que sa morale n’a pas encore acquis de stabilité.

Aux personnes qui contestaient cette argumentation, j’ai demandé si elles ne préféraient pas un serviteur n’ayant jamais l’envie de les voler, à celui qui se voit obligé de lutter pour résister à une telle tentation ? Le premier ne se trouvant pas tenté est sans mérite, l’autre plein de mérite, puisqu’un grand effort lui est nécessaire pour repousser les tentations. On peut craindre cependant qu’il ne les repousse pas toujours, aussi lui préfère-t-on généralement le premier malgré son absence de mérite.

Cet exemple peut être complété par un autre encore plus clair, quoique de nature différente. On sait qu’un cycliste arrive, au moyen d’exercices répétés, à garder sans aucune peine l’équilibre sur sa machine. Si nous employions le langage des moralistes, assimilant le mérite à l’effort, nous dirions que le cycliste a beaucoup de mérite à conserver son équilibre pendant la période où il n’y parvient qu’au prix de grandes difficultés et aucun mérite lorsqu’il s’y maintient sans effort. Ce n’est pourtant qu’à cette période, correspondant à la moralité constituée, dans le cas précédent, qu’il sait monter à bicyclette.

Nous devons donc nous habituer à séparer entièrement l’idée de moralité et celle de mérite. Une règle morale n’est solidement établie dans l’esprit, je le répète, qu’au moment précis où disparaît le mérite de l’observer. En fait, nous pourrions dire de l’homme qui raisonne sa morale qu’il n’a pas encore de morale.

Cette théorie paraissant peut-être paradoxale, quoique sa justesse soit certaine, j’aurais voulu trouver quelques auteurs pour l’appuyer. Mais je n’ai réussi à en découvrir qu’un seul, William James, dont les idées se rapprochent un peu des miennes sur ce point : « Faire tourner, dit-il, toute notre morale humaine autour de la question du mérite, c’est une piteuse fiction ! »

Les considérations précédentes ont un intérêt pratique incontestable puisqu’elles nous permettront de montrer où doivent être recherchés les vrais facteurs d’éducation de la morale si incompris aujourd’hui. Elles nous dévoilent aussi le danger redoutable de l’enseignement des nouveaux théoriciens. Ils sont plus menaçants encore pour l’avenir que pour le présent, la morale étant, non pas seulement une acquisition de la vie actuelle, mais surtout un héritage ancestral. Le présent crée beaucoup moins la morale du moment que celle de l’avenir. Nous vivons de la morale de nos pères et nos fils vivront de la nôtre.