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Classiquesen Ligne

§ 6. — La morale fondée sur la raison et la science.

Lorsque l’hypothèse d’un Dieu justicier récompensant le bien et punissant le mal apparut indéfendable, les philosophes se demandèrent si l’on n’arriverait pas à fonder la morale sur des bases rationnelles. La raison avait permis de construire un édifice imposant de connaissances. On espérait donc établir facilement avec elle une morale. Ce fut une des dernières illusions de la philosophie.

La croyance que l’homme peut trouver dans la raison tous les mobiles de sa conduite dérive de l’erreur psychologique sur laquelle nous sommes revenu bien des fois : que la logique rationnelle seule doit servir de guide aux sociétés et aux individus.

Beaucoup de philosophes, d’éducateurs et de politiciens modernes restent cependant persuadés que la morale relève exclusivement de la raison. Ils la définissent volontiers avec le savant professeur Boutroux : « l’ensemble des règles rationnelles de la conduite humaine. »

On se rendra compte combien est répandue l’illusion d’une morale à base rationnelle en parcourant l’enquête faite il y a quelques années par une grande publication : La Revue, auprès des professeurs, des savants et des écrivains les plus distingués : Leroy-Beaulieu, Anatole France, Aulard, Durkheim, Charles Richet, Fouillée, Boutroux, Séailles, Charles Gide, etc. Presque tous furent d’accord pour affirmer que la morale devait être fondée sur la raison.

Bien que très accréditée, cette erreur n’est pas cependant générale. L’illustre Henri Poincaré a montré en des pages remarquables qu’il ne saurait exister de morale scientifique, et que la science reste impuissante à déterminer les règles de conduite des hommes.

Nous verrons au cours de cet ouvrage que parmi les facteurs susceptibles d’entrer dans la genèse d’une morale réelle, c’est-à-dire d’une morale pratiquée, la raison ne saurait figurer. Les seuls soutiens réels de la morale sont des éléments affectifs indépendants de la raison. On peut parler de science rationnelle mais non de morale rationnelle.

Inutile donc de discuter ici les divers systèmes de morale rationnelle. Ils n’eurent jamais d’influence et ne constituent que d’illusoires spéculations[8]. Ceux qui obtinrent le plus de succès un instant sont bien oubliés aujourd’hui.

[8] Tous les créateurs de morale rationnelle se sont imaginés que la raison suffirait à l’homme pour se guider dans la vie. Le passage suivant de Kant reproduit par M. Lachelier, montre comment l’illustre philosophe finit par entrevoir que les règles morales fondées sur la raison ne constituaient pas un principe directeur très sûr :

« J’ai une lettre de feu l’excellent Sulzer, où il me demande : Quelle peut bien être la cause pour laquelle les doctrines morales, si convaincantes qu’elles puissent être pour la raison, ont si peu d’action pratique ? Je retardai ma réponse afin de me mettre en mesure de la donner plus complète. Mais il n’y en a pas d’autre que celle-ci, c’est que les maîtres ne tirent pas au clair leurs concepts, et que voulant trop bien faire, rassemblant de tous côtés des mobiles propres à nous exciter au bien, ils gâtent le remède qu’ils voulaient rendre plus énergique. »

La réponse assez confuse de Kant prouve à quel point il fut embarrassé par l’argument très juste de son correspondant.

Tous ces systèmes métaphysiques ne seraient défendables que si leurs auteurs avaient découvert les moyens de faire accepter les règles morales qu’ils prétendaient instituer. En pareille matière l’énumération des lois théoriques est sans importance : la difficulté consiste à les imposer. Kant y réussissait grâce à l’assistance d’un Dieu redoutable, mais privée de cette assistance, l’opération devient malaisée. Un impératif moral purement rationnel ne sera jamais un impératif catégorique.

S’il fallait entreprendre la très vaine tâche de bâtir un système de morale, on pourrait le fonder sur l’intérêt, le plaisir, l’altruisme, la nécessité, ou d’autres éléments encore, mais point sur la logique rationnelle. L’homme qui obéirait seulement à des arguments réfléchis et raisonnés, suivant l’idéal de tant de philosophes, ne posséderait aucune stabilité morale. Au premier souffle de l’intérêt, elle s’évanouirait. Chez les êtres prétendant avoir la raison pour seul guide on reconnaît généralement qu’il faut attribuer, comme dit Nietzsche, « les petites actions à la peur, les moyennes à l’habitude et les grandes à la vanité ».

Le rôle de la raison en morale n’est évidemment pas nul, mais très faible. Tout au plus la logique rationnelle servira-t-elle parfois à opposer un sentiment à un autre, à peser les motifs, à éviter les actes trop dangereux. Elle utilise nos forces latentes, mais ne remplacera jamais le caractère et les influences inconscientes qui nous font agir.

Recherchons maintenant sur quelles bases réelles, fort différentes de celles énumérées dans ce chapitre, s’est édifiée la morale.