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Classiquesen Ligne

§ 1. — La coutume et l’opinion comme facteurs de la morale collective.

Les nécessités imposées par le milieu, c’est-à-dire les conditions d’existence des sociétés créent leur morale. Celle-ci se maintient d’abord par l’autorité des codes, mais n’acquiert de force durable qu’une fois transformée en coutumes héréditaires ayant la puissance de l’opinion comme soutien. L’opinion et la coutume sont les seuls facteurs de morale chez la plupart des hommes.

« Cette superbe puissance, ennemie de la raison, dit Pascal, qui se plaît à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature… Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion ?… L’opinion dispose de tout. Elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. »

La vie des sociétés représentant une adaptation constante à leur milieu, la morale collective et par conséquent l’opinion évoluent forcément à mesure que ce milieu se transforme. Une telle transformation étant assez lente, les variations de la morale collective le sont également. Elles deviennent au contraire rapides quand l’ambiance sociale change brusquement, en temps de révolutions et de grands bouleversements, par exemple. On voit alors les principes traditionnels s’évanouir et tous les primitifs instincts, auxquels ils servaient de frein, reprendre leur empire.

La morale collective reposant surtout sur l’opinion se désagrège au moment des fortes secousses sociales, pendant lesquelles l’influence de l’opinion cesse d’agir. L’histoire enregistra souvent des faits analogues à ceux rapportés par Thucydide au sujet d’une peste sous l’action de laquelle s’évanouirent toutes les règles morales.

« On voulait jouir sans retard et on ne visait qu’au plaisir du moment, en songeant que les biens et la vie étaient également éphémères. Nul ne daignait se fatiguer à poursuivre un but honnête, dans la pensée qu’on n’était pas assuré de ne point mourir avant d’y atteindre. La volupté du moment et tout ce qui pouvait y conduire, à quelque titre que ce fût, voilà ce qui était devenu beau et utile. Ni la crainte des dieux, ni aucune loi humaine ne retenait personne. »

Il en fut de même pour la plupart des grandes épidémies. Boccace fait remarquer que pendant la peste de Florence presque toutes les vertus morales disparurent très vite.

Si l’on voulait doser dans la genèse de la morale collective la puissance des coutumes et celle des religions, il faudrait bien reconnaître l’action des premières comme de beaucoup la plus forte. Les dieux sont loin, le groupe social proche et il semble généralement moins facile de résister au second qu’aux premiers. Les réformateurs prétendant détruire les coutumes sociales au nom de la raison n’exercèrent jamais d’action durable. Ils peuvent, grâce à des entassements de ruines, bouleverser une société, mais le passé reprend bientôt son empire. Toutes les révolutions inutiles que nous avons accumulées durant un siècle en fournissent la preuve.

Pourquoi dans la genèse de la morale sociale l’influence de la raison est-elle si faible et celle de la coutume si grande ? D’abord parce que la coutume dérive généralement de nécessités affectives et mystiques plus fortes que toutes les raisons, ensuite parce qu’elle se trouve fixée dans l’inconscient où s’élaborent les facteurs de la conduite.

Nietzsche est un des rares philosophes ayant vu à quel point la morale sociale ne représente que l’expression de la coutume :

« Partout, dit-il, où les coutumes ne commandent pas, il n’y a pas de moralité ; et moins l’existence est déterminée par les coutumes, moins est grand le cercle de la moralité. L’homme libre est immoral, puisque, en toutes choses, il peut dépendre de lui-même et non d’un usage établi… »

« … Être moral, avoir des mœurs, avoir de la vertu, cela veut dire pratiquer l’obéissance envers une loi et une tradition fondées depuis longtemps. »

La coutume seule est assez forte pour nous contraindre et le même auteur y insiste justement :

« … Toute morale, dit-il, est, par opposition au laisser-aller, une sorte de tyrannie contre la « nature » et aussi contre « la raison »… Ce qu’il y a d’essentiel et d’inappréciable dans toute morale, c’est qu’elle est une contrainte prolongée. »

Nous avons montré dans ce chapitre et les précédents que la morale n’était pas un choix arbitraire ou la conséquence de volontés divines, mais le résultat de nécessités créées par le milieu social et transformées peu à peu en coutumes plus ou moins fixées ensuite au moyen des lois.

Bien établie dans les âmes, elle fait partie des obligations qui nous enveloppent du berceau à la tombe et que le plus souvent nous n’apercevons pas. Rares sont les hommes osant agir et même penser autrement que leur entourage. Le nombre d’individus ayant des idées originales se trouve toujours, pour cette raison, infiniment restreint. On ne peut même en posséder qu’à la condition de rester solitaire.

Si nous avons réussi à bien marquer le poids de l’influence sociale, nous aurons fait comprendre en même temps que l’impératif catégorique de Kant existe réellement, mais qu’au lieu de lui attribuer une origine divine, il faut lui reconnaître une origine sociale.