§ 2. — La fusion de l’égoïsme individuel avec l’intérêt social.
L’homme civilisé est soumis à des règles de conduite d’origines diverses : morale personnelle, morale de son groupe, morale de la société. Le même individu possède ainsi une série de moralités superposées qui fonctionnent chacune suivant les circonstances, mais ne s’accordent pas toujours et entrent parfois en conflit. Le patriotisme pourra, par exemple, se trouver en opposition avec la morale religieuse, la morale des intérêts familiaux avec celle des intérêts de classe, comme dans les grèves, notamment. La morale traditionnelle entrera quelquefois en lutte avec la morale formée sous l’action de théories nouvelles.
A toutes les sollicitations de ces forces vient encore s’ajouter l’influence des passions et des sentiments. L’homme serait fort embarrassé s’il devait équilibrer tant de facteurs.
En fait, il se préoccupe assez peu de leur harmonie et la laisse généralement s’établir d’elle-même. La loi, la coutume et l’opinion maintiennent une certaine morale moyenne représentant l’équilibre des diverses forces individuelles et sociales.
C’est presque uniquement au théâtre et dans les romans que se manifestent les grands conflits moraux, parfois insolubles, telle la situation d’Œdipe terrifié d’apprendre qu’il a tué son père et épousé sa mère, ou encore celle d’Hamlet obligé, pour venger son père, de désespérer sa mère. Si de pareilles perplexités se multipliaient, les sociétés ne dureraient guère.
Les conflits moraux de chaque jour n’ont heureusement pas une telle importance. La vie, qui pousse les hommes en déroulant son cours, les condamne à agir sans trop réfléchir. La plupart des êtres s’y résignent assez facilement et se laissent guider par les suggestions de l’heure présente.
Le seul conflit moral qui se rencontre ordinairement dans l’existence est la contradiction pouvant s’élever entre l’intérêt individuel et l’intérêt social. L’individu ne possède de toute évidence que des raisons lointaines, et par conséquent peu actives, de se consacrer à l’intérêt général. Cependant, une société n’a de durée possible que par l’identification de ces deux intérêts. Pour connaître le degré de stabilité d’un peuple et, par suite prévoir sa destinée, il faut surtout déterminer dans quelles limites se confondent chez lui l’intérêt individuel et l’intérêt collectif.
Cette fusion n’est complète que chez des races dont la mentalité a été fixée par une longue vie antérieure. A l’époque de la puissance romaine, le dernier des légionnaires pensait incarner toute la grandeur de Rome. Les Barbares qu’il combattait, dépourvus au contraire d’orgueil collectif et remplissant un rôle de simples mercenaires, ne suivaient que des intérêts personnels ou tout au plus celui de leurs chefs.
Les Anglais ont, encore de nos jours, une conception semblable à celle des Romains. Les intérêts collectifs de son pays restent présents dans le cœur de chaque sujet britannique. Il croit toujours parler au nom de la Grande-Bretagne et se considère partout comme un représentant de sa nation. Quand le capitaine Scott, au moment d’atteindre le Pôle, se sentant mourir, écrivit son testament, il s’identifiait complètement avec le peuple anglais en traçant les lignes suivantes :
« Je ne regrette pas cette entreprise, qui montre que les Anglais peuvent traverser de pénibles épreuves, s’entr’aider et regarder la mort en face avec autant de courage que dans le passé… Si nous avons volontairement donné nos vies dans cette entreprise, c’est pour l’honneur de notre pays. »
Le sacrifice fut consommé sans effort, parce que le vaillant explorateur associait l’honneur de son pays à son propre honneur.
Il faut considérer, en effet, que si une société peut, par ses codes, imposer certaines contraintes, elle ne réussit pas à les faire respecter longtemps, quand l’égoïsme personnel se développe aux dépens de l’intérêt général, c’est-à-dire quand la morale individuelle de ses membres agit dans un autre sens que celui de l’intérêt collectif. Lorsque l’union est imparfaite, le dévouement aux besoins généraux s’affaiblit chaque jour.
La fusion des intérêts individuels et collectifs confère aux peuples, je le répète, une grande force. Elle peut s’établir même chez des Barbares, sous l’influence de violentes haines collectives, mais alors d’une façon momentanée. Les régiments bulgares, se précipitant à la baïonnette sur les canons turcs qui vomissaient la mitraille et perdant parfois la moitié de leurs effectifs, étaient animés d’une ardente haine, issue de siècles d’oppression. Ce n’était plus le soldat défendant au simple nom de la discipline, comme les Russes en Mandchourie, des nécessités politiques incomprises contre un ennemi trop inconnu pour être détesté, mais des hommes incarnant une malédiction séculaire et voulant venger des injures personnelles.
De nos jours, le patriotisme, c’est-à-dire l’ensemble des sentiments et des intérêts renfermés dans ce mot, constitue, en faveur du peuple qu’il imprègne, une force morale considérable. Il représente pour l’Angleterre, l’Allemagne, et l’Amérique un facteur de puissance plus utile que leurs canons. Une nation ayant perdu le culte de sa patrie aurait bientôt tout perdu.