§ 3. — Formation de la moralité des divers groupes d’une même société.
Nous avons vu les nécessités résultant d’un milieu social devenir créatrices de certaines règles morales indispensables à la vie de cette société.
Mais une société n’est pas un milieu homogène. Elle se compose, surtout dans les temps modernes, de groupes distincts ayant des intérêts particuliers d’où résulteront des morales indépendantes, parfois en désaccord avec l’intérêt général.
Les principes de morale, indispensables au maintien des divers groupes sociaux : militaires, prêtres, magistrats, financiers, commerçants, ouvriers, etc., sont si forts qu’ils imposent quelquefois à l’individu l’abdication complète de sa personnalité. Plus le groupe est fermé et circonscrit, plus il se montre intolérant à l’égard des infractions morales de ses membres.
Ce mécanisme de la création des formes particulières de morale apparaît clairement quand on voit les individus, de moralité habituellement assez faible, se comporter de façon très stricte, s’il s’agit de questions relatives à leur groupe. A la Bourse, par exemple, certains courtiers, souvent peu scrupuleux dans la vie ordinaire, exécutent des engagements simplement verbaux et pouvant être, par conséquent, contestés à l’époque de la liquidation de leurs comptes, puisqu’il ne reste de ces engagements que l’ordre donné de vive voix par eux à l’agent de change. L’exécution de tels contrats leur coûte cependant parfois des sommes considérables.
Ce cas typique fait nettement saisir le rôle de la nécessité dans la genèse de la morale. Impossible à la Bourse, faute de temps, de formuler des ordres par écrit. Un individu qui contesterait ses engagements rendrait toute opération impossible et se verrait bientôt expulsé de son groupe. La ruine lui paraît préférable.
Précisément parce que les morales de groupes naissent d’impérieuses nécessités, elles possèdent quelquefois une puissance et une stabilité supérieures à celles des règles de conduite imposées par la loi, bien que les codes n’interviennent pas pour les faire observer. Quoique généralement très dures, les obligations des groupes sont fort respectées. On sait, par de nombreux exemples, avec quelle déférence craintive les ouvriers les plus indisciplinés obéissent aux injonctions tyranniques de leurs syndicats, même lorsqu’elles les privent de tout salaire.
Nous avons vu que la puissance d’un pays repose sur la fusion de l’intérêt général avec l’intérêt privé, c’est-à-dire de l’idéal collectif avec chaque idéal particulier. La grande force d’une croyance, qu’elle soit religieuse, politique ou morale, est d’amener l’individu à confondre ces deux idéals et, par conséquent, à se sentir fier du succès de sa collectivité comme d’un succès personnel. Un légionnaire romain, un soldat de Napoléon n’avaient guère à attendre que des fatigues, des blessures ou la mort, cependant ils s’identifiaient tellement avec la gloire de Rome ou celle de l’Empereur qu’elle devenait la leur. Ce n’était donc pas, en réalité, pour d’autres qu’ils s’immolaient, mais bien pour eux-mêmes.
Aussitôt que disparaît l’idéal collectif, l’individu n’apercevant plus que son intérêt et son profit personnels, ne ressent aucune raison de se sacrifier à un intérêt étranger au sien. Tel fut justement le cas des Romains quand leurs armées se composèrent de mercenaires recrutés chez les Barbares.
Pareille disposition d’esprit engendre naturellement l’indifférence au bien général. Elle se traduit aujourd’hui par le pacifisme et l’antimilitarisme, sentiments toujours manifestés lorsque l’idéal de l’individu ne dépasse pas son propre intérêt ou tout au plus celui du petit groupe dont il fait partie.
Dans ce dernier cas, on constate un phénomène caractéristique. L’individu ne se sacrifie plus au groupe mais reçoit de lui, en échange de légères contraintes, des avantages personnels que seul il n’obtiendrait jamais. Tel le religieux s’enfermant au couvent pour y préparer son salut. L’existence très dure qu’il y mène n’a pas pour but l’intérêt de la collectivité, mais le sien propre. Tels encore les groupes syndicalistes modernes dont les membres ne demandent que des avantages personnels et se préoccupent peu des intérêts généraux de la société.
Il faut donc considérer, quand on parle de la moralité des groupes, deux catégories fort distinctes : 1o les groupes dévoués à l’intérêt général, parce que cet intérêt général est confondu avec leur intérêt particulier ; 2o les groupes considérés seulement par l’individu comme le moyen d’obtenir des privilèges personnels.
Cette distinction est importante, car la division progressive du travail multiplie chaque jour davantage les groupes sociaux possédant chacun des intérêts particuliers, souvent opposés à l’intérêt général. On ne voit pas encore comment les civilisations futures pourront se maintenir au milieu de revendications si dissemblables. Une société, toujours puissante contre un individu isolé, est très faible contre les groupements. On a déjà vu les gouvernements capituler devant les syndicats d’employés des postes, d’agents des chemins de fer et d’instituteurs. Nous ne sommes évidemment qu’au début de ces capitulations qui s’étendront bientôt, parce que les groupes de toutes classes s’associeront momentanément contre les détenteurs du pouvoir et de la richesse, afin de les exproprier au moyen de lois votées par des politiciens vivant de leurs suffrages.
Peut-être dans les sociétés futures, l’individu se détachera-t-il complètement des intérêts généraux de son pays pour s’occuper uniquement de ceux de sa collectivité. Un code moral universel deviendrait alors impossible et il n’existerait plus en pareil cas que de nombreux petits codes adaptés aux besoins de chaque groupe.
Nous venons de montrer la nécessité constituant un des plus grands facteurs de la morale sociale, mais beaucoup d’autres s’y joignent qui, tout en étant moins importants, exercent aussi leur action.
Dans les sociétés animales, la morale reste exclusivement fille des nécessités alors que chez l’homme interviennent certaines influences dues à son imagination et à des associations erronées de phénomènes sans rapport. Elles le conduisent vers des coutumes que nulle nécessité ne justifie. Il n’y avait aucune utilité sociale, par exemple, à brûler pendant des siècles les individus qu’on supposait avoir fait un pacte avec le diable ou à immoler des enfants sur les autels de Moloch. L’homme n’a jamais vécu sans un cortège d’illusions qui ont grandement influencé sa conduite. Il s’ensuit que la morale n’est pas seulement issue des nécessités sociales, mais encore de nos illusions.