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Classiquesen Ligne

§ 1. — Genèse de la morale individuelle. Rôle du caractère.

Les codes chargés de protéger la morale collective résultant des nécessités de l’existence en commun n’ont pas, nous l’avons vu, à s’occuper de morale individuelle.

Divers facteurs, indépendants des contraintes sociales, contribuent à former la morale personnelle. Parmi les plus importants figure le caractère que l’homme apporte en naissant. Beaucoup de qualités morales comme la bonté, la douceur, l’honnêteté, etc., constituent un héritage ancestral bien difficile à acquérir artificiellement. « D’un père vertueux naissent des enfants vertueux, écrivait Horace, c’est de race que les taureaux et les coursiers sont pleins de vigueur et l’aigle guerrier n’engendre point la timide colombe ».

On définit souvent le caractère : « l’ensemble des dispositions intellectuelles et affectives de l’individu ». Pareille définition est peu acceptable, parce qu’elle ne sépare pas l’intelligence du caractère.

Ce dernier appartient en effet au domaine de l’affectif. Il est constitué par l’ensemble de sentiments apportés en naissant. Si l’intelligence fait penser, le caractère fait agir. Le rôle de celui-ci se montre donc prépondérant dans la conduite[9], et par conséquent dans la morale individuelle. Mais en raison de sa fixité, il est fort difficile d’agir profondément sur lui. Cette observation a déjà été faite par les plus célèbres moralistes :

[9] Ce sont surtout les hommes d’action qui ont le mieux compris la différence de l’intelligence et du caractère :

« Quand le caractère domine l’esprit, écrivait le général Marmont, et que l’esprit a une certaine étendue, on chemine vers un but déterminé et on a des chances de l’atteindre. Quand l’esprit domine le caractère, on change sans cesse d’avis, de projets et de direction parce qu’une vaste intelligence considère à chaque instant les questions sous un nouvel aspect. Si la force de la volonté ne vient pas mettre à l’abri de ces changements, on flotte entre les partis divers ; on n’en prend aucun avec suite, ce qu’il y a de pire, et au lieu de s’approcher vers le but, une marche incertaine nous en éloigne souvent et nous égare. » (De l’esprit des institutions militaires, par le général Marmont.)

« La morale, écrit Schopenhauer, peut-elle d’un homme au cœur dur faire un homme miséricordieux et du même coup juste et charitable ? Certes non : les différences de caractères sont innées et immuables. Le méchant tient sa méchanceté de naissance, comme le serpent ses crochets et ses poches à venin : ils peuvent aussi peu l’un que l’autre s’en débarrasser. »

L’opinion du célèbre penseur fut également professée par les plus grands philosophes de l’antiquité. Platon disait : « La vertu n’est ni un fruit naturel, ni un effet de l’éducation ; mais quand un homme a ce bonheur de la posséder, c’est sans réflexion, par une faveur divine. » Socrate et Aristote assurent aussi « qu’il n’est pas en notre pouvoir d’être vertueux ou méprisable. Les caractères semblent être ce qu’ils sont par nature : car si nous sommes justes, prudents, etc., c’est dès notre naissance ».

Je crois difficile d’être d’un autre avis. On peut remarquer cependant qu’il existe une catégorie d’individus, probablement la plus nombreuse, dont les philosophes précédents n’ont pas tenu compte. C’est l’immense foule, citée plus haut, des caractères neutres n’ayant de fortes dispositions ni pour le bien ni pour le mal et se laissant orienter facilement.

Les êtres à caractère énergique réagissent contre les variations de milieu et leur mentalité conserve une certaine fixité, mais ceux que nous venons d’appeler neutres possèdent des aptitudes si instables qu’ils subissent toutes les influences extérieures. Leur personnalité varie sans cesse.

Le même phénomène s’observe chez les peuples dont l’âme n’est pas assez fixée pour que le caractère national vienne limiter les oscillations créées par les circonstances.

Aucune méthode évidemment ne transformera des individus neutres en héros, mais une éducation appropriée est susceptible de leur fournir au moins une ébauche d’armature morale qui les soutiendra un peu dans la vie.

Chez les caractères forts, l’éducation développera les qualités naturelles. Aux faibles, elle donnera seulement un peu de l’énergie qui leur manque. Les êtres extériorisent rarement le maximum de ce qu’ils pourraient fournir. Ils renferment des possibilités d’action inconnues d’eux-mêmes et que l’éducation ou les circonstances font surgir. Napoléon a montré la hauteur d’héroïsme où l’on peut élever parfois les hommes quand on sait les entraîner.

Sans doute le milieu social agit sur les dispositions individuelles, par suite de la considération accordée à la pratique de certaines vertus et du mépris accompagnant certains actes, mais ces influences triompheront difficilement des inclinations naturelles. Elles n’agiront que sur les natures neutres, sur ces caractères amorphes s’adonnant indifféremment au mal ou au bien, suivant la voie dans laquelle les circonstances les ont engagés.

L’action du caractère sur la morale des individus, se manifeste aussi dans celle des peuples. On sait qu’en dehors de traits distinctifs spéciaux à certaines natures existent des dispositions générales justement considérées comme des caractères de race. Tels la ténacité de l’Anglais, la mobilité du Français, l’orgueil de l’Espagnol. Ces caractères généraux variant d’un peuple à l’autre, dicteront une conduite différente dans des circonstances identiques. Ils engendreront par conséquent des morales diverses, bien que les principes consignés dans les livres soient partout les mêmes.

Semblables considérations suffiraient à prouver que les enseignements théoriques de la morale doivent le plus souvent rester impuissants à vaincre les dispositions naturelles. Que pourraient-ils par exemple contre l’égoïsme, la légèreté, la paresse et la luxure du nègre ?

Le milieu social, très fort pour créer une morale collective maintenue par les codes, exerce, nous le voyons, une action assez faible sur la morale individuelle.

Seule la puissance de l’opinion l’empêche d’être nulle. L’admiration générale pour certaines qualités, les développe chez les individus les possédant déjà un peu.

Les luttes guerrières et l’estime professée à l’égard du courage furent par le même mécanisme génératrices de diverses qualités individuelles : esprit d’entreprise, sacrifice de l’intérêt personnel à ceux de la communauté et bien d’autres encore. Les pacifistes gémissant contre les guerres et considérant le passé comme une phase de barbarie ne se doutent pas que les combats féroces des ancêtres, les carnages sans pitié des premiers âges, ont créé certaines qualités d’initiative, d’endurance, de ténacité, d’audace, utilisées par les hommes modernes dans leurs entreprises scientifiques, industrielles et commerciales. Un pacifisme ancestral eût seulement engendré des égoïsmes sur lesquels aucune grande civilisation n’aurait pu s’élever.