§ 2. — La moralité individuelle primitive.
La morale individuelle ne se forme pas en un jour. Elle dérive, comme la morale collective, d’un long passé et varie avec l’état de la civilisation.
Aux débuts de l’humanité elle devait être fort rudimentaire. Même à l’époque chantée par Homère elle existait à peine. Il fallait un étrange aveuglement pour considérer le glorieux poète comme un moraliste. Tous ses guerriers sont dominés par des convoitises immédiates et se montrent perpétuellement en fureur. Jamais on ne les voit reculer devant les perfidies, les violences et les crimes. Ils pratiquaient cependant les vertus nécessaires dans leurs conditions d’existence, telles que le courage, l’amour du sol natal et de la famille, l’hospitalité et la crainte des dieux.
Le défaut principal des guerriers homériques, ainsi du reste que de tous les primitifs, fut de se montrer extrêmement impulsifs, c’est-à-dire incapables de résister aux suggestions instinctives du moment.
L’utilité de la domination de soi-même apparaît trop évidente pour n’avoir pas toujours été très estimée, bien que peu d’hommes aient — autrefois comme aujourd’hui — possédé la force de la pratiquer. Les Grecs d’Homère, quoique n’exerçant guère cette maîtrise d’eux-mêmes, en reconnaissaient parfaitement la valeur. Minerve voulant complimenter Ulysse, rencontré à Ithaque lui dit : « Tu es toujours ce chef prudent, maître des mouvements de son âme. »
Si cette vertu morale se généralisa bien lentement chez la plupart des peuples, elle fut, je le répète, extrêmement appréciée partout. Les Romains dans l’antiquité, les Anglais de nos jours se trouvèrent d’accord pour répéter avec Horace : « Il est plus beau de régner sur son âme que de réunir sous son domaine la Libye et l’Espagne ».
La morale des dieux d’Homère ne dépassait pas celle des humains. Ils se montraient égoïstes, vindicatifs et avides de plaisir. Cette moralité était naturellement celle de leur époque.
On les voit fort sensibles aux offrandes. L’Odyssée nous apprend qu’Ulysse consacrait une notable partie de son temps en sacrifices. Platon, qui estimait assez peu les divinités païennes, leur reprochait de se laisser facilement corrompre par des présents. Ses successeurs purent constater que les croyants de tous les âges et de tous les cultes n’employèrent jamais d’autres procédés pour se concilier la protection des maîtres du ciel. Quand l’homme est immoral ses dieux le sont également.