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Classiquesen Ligne

§ 3. — Rôle de l’utilité dans la genèse de la morale individuelle.

Les considérations que nous venons d’exposer conduisent à examiner sommairement le rôle de l’utilité, si souvent invoquée dans la genèse de la morale.

Dire de la morale sociale qu’elle se fonde sur l’utilité semble un truisme, car il est évidemment utile à l’individu de respecter les lois, puisque en les enfreignant il s’expose à des châtiments. Mais prétendre que la morale individuelle peut avoir la même base utilitaire nous paraît une erreur.

La morale dite utilitaire, déjà enseignée au temps de Socrate, recommande à l’individu d’être vertueux à cause des avantages que la vertu procure ou des ennuis qu’elle évite. C’est à peu près aussi ce que professent les anciens philosophes anglais et les modernes pragmatistes. « Le juste, écrit W. James, consiste simplement dans ce qui est avantageux pour notre conduite. Je veux dire avantageux à peu près de n’importe quelle manière. »

D’après cette définition, le juste consisterait dans ce qui est avantageux, c’est-à-dire utile ; mais qui sera juge de ce qui est avantageux ? L’individu ou la société ?

Le vol, le meurtre, etc., sont considérés comme très avantageux par les criminels y trouvant un profit. La société réprime de tels actes, parce qu’elle les juge désavantageux pour elle.

L’individu étant subordonné à la société, elle seule, évidemment, pourra établir un critérium. Et alors l’utilité sera simplement l’obéissance aux prescriptions sociales, ce qui d’ailleurs n’a jamais été contesté.

Mais, en matière de morale individuelle, la contrainte sociale disparaît et, si l’individu prend pour unique guide son utilité, il possédera une bien pauvre morale, ou plutôt n’en aura pas du tout. Vainement dira-t-on qu’il doit pratiquer la vertu, parce qu’elle est utile au bonheur. Chacun sait que la vertu ne donne pas toujours le bonheur et même constitue bien souvent une lutte contre le bonheur.

Le critérium de l’utilité pure engendre facilement un étroit égoïsme et ne saurait créer aucune morale solide. Ce n’est pas en prenant pour guide l’utilité personnelle que tant d’hommes ont sacrifié leur temps, leur fortune et souvent leur vie à de nobles causes, défriché les champs inexplorés de la pensée, entrepris des expéditions périlleuses, sauvé de la mort leurs semblables en s’y exposant eux-mêmes, etc. On peut dire, à l’honneur de l’humanité, que l’utilité, c’est-à-dire l’égoïsme, n’a jamais été son principal facteur de conduite.

Il est donc facile de comprendre que l’utilitarisme a toujours été pour certains philosophes, Kant notamment, « la négation même de la morale ».

Le côté faible des morales religieuses est précisément de ne posséder guère que l’utilité comme mobile. Quoi de plus utile, en effet, pour l’individu, que de gagner le ciel et d’éviter l’enfer ? La seule différence séparant la morale utilitaire des philosophes de celle des théologiens est que la première place généralement le bonheur ici-bas et la seconde dans une vie future.