§ 4. — Rôle de l’inconscient dans la création de la morale individuelle.
La morale des premiers hommes était, nous l’avons dit, fort rudimentaire. Le bien consistait à tuer son ennemi, le mal à être tué par lui.
Avec les nécessités qu’entraîna l’existence en commun, certaines règles nécessaires à l’intérêt général s’imposèrent et la morale sociale se perfectionna lentement. Les codes civils et religieux réussirent à la fixer par de sévères répressions dont l’action inhibitive, répétée pendant des siècles, rendit l’observance des règles sociales de plus en plus inconsciente et, par conséquent, de plus en plus facile.
Les grands progrès de l’homme social, — ceux sans lesquels il ne se fût jamais élevé à la civilisation, — résultèrent justement de cette substitution d’une morale inconsciente, acceptée sans effort, à une morale consciente que des châtiments très durs parvenaient seuls à faire un peu respecter.
Exacte pour la morale sociale, semblable évolution l’est également pour la morale individuelle qui ne se trouve constituée qu’après avoir passé dans l’inconscient. Cet inconscient étant notre véritable dominateur, il importe de le former par une éducation convenable. La discipline interne acceptée sans effort finit alors par remplacer la discipline externe imposée.
Très supérieure aux suggestions de certaines méthodes rationalistes modernes, l’expérience a montré depuis longtemps par quel mécanisme la discipline inconsciente arrive à s’établir.
Le principe de sa formation est le même que celui qui préside à l’éducation de tous les arts et de tous les métiers, où l’inconscient joue un rôle prépondérant. Il ne consiste pas à apprendre théoriquement ce qu’on doit faire, mais à le faire. L’acte à exécuter est répété jusqu’à ce que, automatisé par l’inconscient, il s’accomplisse sans effort. Le pianiste acquiert ainsi la pratique de son art, le militaire le maniement de ses armes.
Les observateurs inexpérimentés critiquent volontiers les minuties, déclarées superflues par leur courte raison, figurant dans l’éducation du soldat. Pourquoi, à la caserne ou sur le terrain, ces mouvements décomposés, exécutés dans un ordre déterminé ? Pourquoi la marche au pas cadencé ? Pourquoi l’obligation de ranger chaque objet d’équipement d’une façon invariable, etc. ? Toutes ces manœuvres, inutiles en apparence, ont pour résultat final d’inculquer à l’homme des habitudes de précision, de correction, de méthode que la répétition fera passer dans son inconscient et qui, obtenues d’abord avec effort, le seront bientôt sans effort[10].
[10] Les lignes suivantes que j’extrais de la 15e édition de ma Psychologie de l’Éducation, feront mieux comprendre l’utilité du principe que je viens d’exposer.
Dans une fort remarquable étude publiée par le journal anglais The Naval and military Gazette du 8 mai 1909, l’auteur s’exprime ainsi : « On n’a jamais donné une meilleure définition de l’éducation que celle due à Gustave Le Bon : L’éducation est l’art de faire passer le conscient dans l’inconscient. Les chefs de l’état-major général anglais ont accepté ce principe comme la base fondamentale de l’établissement d’une unité de doctrine et d’action dans l’éducation militaire, dont nous avions si besoin. »
L’auteur de ces lignes montre très bien l’application de nos principes dans les nouvelles instructions de l’état-major anglais. Ce dernier a compris que l’instinct et non la raison fait agir sur le champ de bataille, d’où la nécessité de transformer le rationnel en instinctif par une éducation spéciale. De l’inconscient surgissent les décisions rapides. « L’habileté et l’unité de doctrine doivent, par une éducation appropriée, être rendues instinctives. » On ne saurait mieux dire.
Les principes qui précèdent peuvent être résumés en disant que toute morale individuelle ou sociale constitue d’abord une gêne, une contrainte ne se supportant facilement qu’après être devenue inconsciente. C’est seulement quand cette discipline inconsciente est créée que l’homme cesse d’être le jouet de ses impulsions et peut se dire vraiment son maître. L’anarchiste se croyant libre, parce qu’il rejette toute contrainte et obéit simplement à ses impulsions, n’a pas plus de liberté réelle que la feuille de l’arbre entraînée par les remous du vent.